Laure Durand
Laure
Durand
Militante de gauche

Un film insaisissable

 

Le dos rouge est le film le plus insaisissable, le plus étrange, le plus dingue que j’aie vu de ma vie.

Et cela tombe bien. Car il y est question de folie, d’anormalité, de doute sur ce qui est réel, irréel, de monstruosité aussi, de soi, en fait. Quand je dis qu’il y est « question », c’est un raccourci, bien entendu, parce qu’il n’est question de rien, justement, dans ce film, ou de tout, on ne sait plus. Ce film est en réalité une énorme question filmée, des bribes de questions éparses, un patchwork de pourquoi, une nuée de points d’interrogations… Et c’est ce qui en fait la puissance, la raison d’être. Cet état qui persiste longtemps en vous et ne vous quitte pas. Tellement de questions, si peu de réponses. Ou seulement celles que vous aviez déjà profondément enfouies en vous, et que le film vient réveiller, chatouiller, ébranler. Et après tout, n’est-ce pas cela, une œuvre d’art ? Alors, oui, je l’admets, surtout si l’on est accompagné par un mari curieux et intéressé mais terriblement rationnel, on peut sortir de la projection et entendre des sarcasmes légitimes sur le « film d’auteur snob qui ne parle à personne d’autre qu’à son scénariste ». Une œuvre hermétique ou qui semble telle, qui ressemble à une plongée saisie à vif, aléatoire et incongrue dans l’inconscient et les terreurs d’un artiste, est-ce pour autant une œuvre close sur elle-même, une masturbation égoïste et narcissique de plus, qui ne ferait que nous éclabousser éhontément, sans grâce ni pudeur ? Je n’en crois rien. D’abord parce que singulièrement, subjectivement, j’ai pu être littéralement absorbée par ces images étranges, ces plans surprenants, parfois incompréhensibles parfois d’une beauté saisissante, ces dialogues jubilatoires où la mise en abyme et l’auto-dérision affleurent sans cesse. La musique, sublime, sert aussi le propos qui n’en est donc pas comme on l’a dit. Elle pose ses accords impressionnistes, inquiétants, profonds, légers et dansants parfois, comme autant de perles de folie, de touches de vernis qui viendraient lustrer le tableau d’ensemble.

 “un jeu de miroir incessant”

Et de tableaux il est d’abord et surtout question, dans ce film. « Question » au (non-) sens où je l’ai exposé plus haut. Il y est affaire d’art, de rapport à l’art, à l’œuvre d’art, à la peinture, à l’altérité monstrueuse que l’on découvre face à soi-même, cette monstruosité inquiétante et pourtant banale, difficile à identifier, à trouver, à quitter, à la recherche de laquelle nous voyons le héros du film se perdre, ou essayer de se trouver. Les gros plans très longs sur les tableaux répondent aux gros plans très lents sur les expressions des visages, dans un jeu de miroir incessant, qui nous hypnotise ou nous fait sourire. Dedans et dehors, donc. Spectateurs, et acteurs. Sujets, et objets. Avec elles et eux, les Célia, réelles ou irréelles tellement douces et inquiétantes, doubles, triples de ce pauvre Bertrand, qui n’est sans doute pas aussi paumé qu’il s’amuse à nous le faire croire, les Barb et autres personnages polysémiques, poly-schizophrènes. Avec eux, et à côté d’eux, derrière eux, devant eux, jamais eux, évidemment. Car le dos rouge c’est finalement un peu celui que nous portons toutes et tous, que personne d’autre ne peut voir à part nous, la peur devant le vide, l’absurde, l’autre, les autres, l’incompréhensible, la folie, le réel. Mais qu’est-ce qui est réel au juste ? « La vida es sueño »… Ou cauchemar. A chacun de voir.

 

“Le dos rouge” d’Antoine Barraud avec Bertrand Bonello, Jeanne Balibar, Géraldine Pailhas


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