Nicolas Lafforgue
Nicolas
Lafforgue
Ma semaine précaire

Pragmatisme et autres foutaises

C’est le retour des pragmatiques. J’adore les pragmatiques. Enfin ceux qui se disent « ouais t’as vu, je suis pragmatique moi. » Quand tu dis que tu es pragmatique, tu as le droit de dire tous les trucs les plus affreux du monde. Tu as le droit de parler comme un salopard, pas grave, toi, tu es pragmatique. C’est la carte bonus. Le « tu ne peux pas me toucher, je suis protégé par le mot magique. » Il est confortable ce mot. Moi je ne suis pas pragmatique. Je suis romantique. Je pense toujours que trente gars qui débarquent sur une plage peuvent en quelques mois renverser une dictature de salopards. Je pense aussi qu’en tant qu’artiste, il est interdit de ne pas être romantique. Ne plus être romantique, c’est virer les copains qui jouent avec toi pour proposer une version « réduite » de ton spectacle et couter moins cher aux programmateurs. Ne plus être romantique, c’est écouter les trucs à la mode et imiter, pour toucher un peu plus de thunes au mieux, ou passer pour un âne au pire. Etre romantique, c’est assumer ce que l’on a dans les tripes, ce qui nous brule en dedans et le dire parce que c’est urgent, parce que c’est beau et parce que ne pas le dire, ne pas l’écrire, ne pas le peindre, ne pas le chanter, c’est faire gagner le pragmatique, le « pisse pas loin ». Aujourd’hui, ce n’est pas terrible d’être romantique et inutile de vous dire qu’il est carrément déplacé d’être dogmatique. Pourtant, quand on ouvre un dictionnaire, on lit pour dogmatisme : « Attitude philosophique qui, se fondant sur un dogme, rejette catégoriquement le doute et la critique. » Le pragmatisme c’est plus genre : « Doctrine qui prend pour critère de vérité le fait de fonctionner réellement, de réussir pratiquement. » « Réussir pratiquement », ça fait rêver non ?

Réussir pratiquement, cela veut dire réussir dans un système donné et s’y adapter. Réussir donc, dans ce monde qui interdit les artistes mais également (surtout) laisse crever 3 000 personnes dans la flotte méditerranéenne en moins d’un an. Je n’ai pas envie de réussir dans ce monde, moi. Mais alors pas du tout. Et si en plus je dois dire « oui, mais bon, les étrangers c’est bien gentil mais on n’a pas de boulot en France » sans même me boucher le nez et en sortant ma carte « pragmatisme », non merci. Je préfère largement être dogmatique. Pas de problème. Je me fonde sur dogme et je rejette le doute et la critique. Mon dogme ce sont les humanistes, ce sont les révolutionnaires du dix-huitième, du dix-neuvième, du vingtième siècle et d’aujourd’hui, évidemment. Ni plus, ni moins. C’est mon dogme et il ne souffre ni du doute, ni de la critique. Je refuse absolument, catégoriquement vos arguments de boutiquiers qui rejettent à la flotte des enfants et qui préfèrent les voir crever plutôt que d’imaginer un nouveau monde ici et maintenant. Je refuse d’être un triste, un terre à terre, un épicier. Je suis de ceux qui ont pensé avant moi. Et pour penser, ils n’ont jamais essayé de s’adapter au système, de réussir pratiquement. Ils ont vu plus loin, par-delà l’horizon, souvent sous les coups… Et nous ? Nous refusons de dépasser l’horizon minable de leur système capitalo-pragmatique. Il y a du chômage en France ? Parce qu’ils l’ont décidé. Nous ne pouvons rien faire pour changer la donne ? Nous verrons bien.


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