Plaire à vue et naviguer sans sondage

La navigation à vue est une méthode empirique, certes, mais la seule qui vaille en politique. Marx, Montesquieu, De Gaulle, Keynes sont des gens gentils, utiles pour coller des candidats au bac, mais qui pèsent peu face à un budget municipal qui attend sa grande claque ou une ville promise à la piétonisation avec plein de voitures, car l’intérêt d’une pensée est toute relative : « Il fallait lire », dit le prof,  « il faut voir », dit l’élu. C’est bien là toute la nuance. On ne fait pas de politique avec des idées, mais avec des choix qui plaisent ou, pour le moins, qui ne déplairont pas. Le vote du budget de Toulouse a été reporté au 10 avril. Un grand serrage de ceinture s’annonce,  et à quelques jours des élections où l’UMP espère rafler la mise, il n’eût peut-être pas été de bon ton d’annoncer à la fois des amputations drastiques de crédits dans tous les secteurs et un quasi-doublement du budget sécurité. Cela aurait pu ne pas plaire. Le couvercle mis sur cette perspective, on a toutefois laissé filtrer que ces coupes budgétaires sont imposées « par la baisse des dotations de l’Etat ». Ce qui peut ne pas déplaire. Dans cette attente, un mystérieux commanditaire a fait réaliser un sondage pour tester la réaction des Toulousains : « Connaissez-vous les difficultés financières de la ville ? Sont-elles dues à l’ancienne municipalité, la nouvelle, la crise économique, la baisse des dotations de l’État ? », et tout à l’avenant. Un peu comme si un Toulousain anonyme cherchait un assistant de navigation car ce n’est ni la Mairie, ni la Métropole : « craché juré ». L’UMP ? Le PS ? Mystère. De la même façon, les commerçants du centre-ville jurent que le retour de la voiture amorcera celui des clients.

« Un Toulouse arboré, rempli d’ombre et de bancs… mais pas de voiture ! »

Passons sur le raccourci qui consiste à penser que le type qui  a froid n’achètera pas de manteau parce qu’il doit s’y rendre en métro mais, bon, puisque ce sont les commerçants qui le disent, on aurait tort de risquer de ne plus leur plaire. Mais patatras ! Voilà Joan Busquets, l’architecte catalan à qui il a été confié le soin d’embellir le Toulouse historique. L’endroit, précisément, où on a pour volonté de faire revenir la voiture. L’homme de l’art a récemment exposé son projet. Il a présenté des images de synthèse plus vraies que nature, dans lesquelles il met en scène sa vision de l’espace futur. Et qu’y voit-on ? Un Toulouse arboré, rempli d’ombre et de bancs… mais pas de voiture ! Si. Deux  sur la future rue Bayard appelée à rester un axe de circulation. Et c’est tout. Pour le reste, tout n’est qu’espace piétonnier. Idem et surtout autour de la basilique Saint-Sernin où l’urbaniste prévoit du gazon, des arbres et des bancs encore, reprenant à son compte la litote vacharde de la reine d’Angleterre qui, dit-on, se serait exclamée : « magnifique église, mais pourquoi l’avoir construite sur un parking ? ». Perfide albionne, va, on voit bien qu’elle n’achète pas ses manteaux à Toulouse. Derrière l’anecdote, la question est épineuse car dans la perspective de ce remodelage se profile une ambition qui ne pourrait que plaire : faire classer la ville par l’Unesco au titre de « patrimoine mondial ». Les commerçants pourraient se frotter les mains. Y’a bon les touristes ! Mais sans voitures ? Aïe ! Busquets, l’Unesco, les commerçants et les Toulousains qui plébiscitent le sans-voiture : va falloir composer. Tiens, pourquoi pas un mystérieux sondage ? L’idée, on l’a vu, n’est pas pour déplaire. Et puis, pour naviguer, c’est parfois bien commode. Surtout si, par chance, le maire parvient à en lire les résultats.


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