Laure Durand
Laure
Durand
Militante de gauche

Pas de rendez-vous avant 2017 et encore ! » (2/2) [« Allo Freud ? Ici la social-démocratie » (1/2)]

 

Alzheimer, troubles du langage, dédoublement de la personnalité… la social-démocratie perd la tête

Il est des semaines qui passent comme des secondes. Depuis la dernière chronique qui se proposait d’ausculter cette « social-démocratie » malade et dont tant se réclament pourtant, atteints qu’ils sont des pathologies de notre temps (Alzheimer, troubles du langage, dédoublement de la personnalité, etc), les symptômes publics de la décrépitude ont suivi une courbe inversement proportionnelle à celle de la croissance.

Zaime pas…

Pendant des jours et des jours -qui semblent pour le coup des années- matin, midi et soir dans tous les médias, nous avons dû souffrir la présence omnipotente d’un essayiste réactionnaire nous livrant ses analyses moisies, dont la fine fleur fut sans conteste le propos négationniste sur la période Vichy. Le tout noyé dans une peinture cauchemardesque de la société française et présenté dans un ouvrage qui a subjugué plus d’un demi-million de Français. A l’heure de la crise de l’édition, ce succès fulgurant en dit long de nos échecs collectifs.

Deux prix deux mesures

Nous avons également pu nous rengorger de l’attribution de prix prestigieux à deux de nos éminents compatriotes ; le Nobel de Littérature à Patrick Modiano et l’auto-proclamé « Nobel d’Economie » à Jean Tirole.

Le premier n’a suscité qu’une émotion relative, alors que l’œuvre de Modiano est une partie de notre patrimoine commun, œuvre compréhensible et bien comprise par des centaines de milliers de personnes qu’elle ne cesse d’enrichir à travers les générations ; une œuvre que ne devrait ignorer aucun dirigeant digne de ce nom, a fortiori aucun dirigeant politique, ou qu’il devrait avoir honte d’ignorer. Dis-moi la place que tu donnes à la culture et je te dirai quelle société tu es. L’œuvre de Modiano, la littérature, les arts, la culture en général, densifie notre intelligence émotionnelle, nous permet de comprendre ces autres que nous portons toutes et tous en nous. Seules cette compréhension et cette sensibilité sont capables de dessiner un idéal de vie collective, un idéal du peuple ; sans idéal du peuple il ne peut y avoir aucune forme réelle de démocratie, seulement cet ersatz que Bernard Stiegler appelle la « démocratie non-représentative ». Par ailleurs, la culture est le nœud gordien des temps démocratiques à venir ; au lieu de regarder « l’investissement » culturel (pour employer un vocable qui parle à notre ministre de la culture) comme superfétatoire, nos dirigeants devraient cesser de la cloisonner dans une catégorie politique.

Quelle ironie donc de comparer les réactions à ces deux prix !

L’économiste Jean Tirole a été encensé, glorifié, vénéré par tous les médias et par toutes les « élites » du pays car, l’économie, n’est-ce-pas, voilà quelque chose de sérieux ! Tellement sérieux que le monde qui lui obéit depuis des décennies tourne de mieux en mieux comme chacun sait, économiste ou pas. Tellement sérieux que cette discipline a jugé nécessaire de s’auto-nobéliser puisqu’en réalité ce prix d’économie a été créé de toutes pièces 68 ans après le Nobel et qu’il est délivré par la banque de Suède et non par la fondation Nobel. Les descendants d’Alfred Nobel rappellent régulièrement que leur ancêtre n’aurait jamais imaginé récompenser un économiste, puisqu’il avait souhaité célébrer l’action de cinq bienfaiteurs de l’humanité… et que, tel le coucou, « la Banque royale de Suède a déposé son œuf dans le nid d’un autre oiseau ».  Quant aux bienfaits pour l’humanité contenus dans ses thèses –car l’économie n’est qu’un outil au service d’une vision politique du monde -, il est permis de rester circonspect…Mais c’est bien l’économie qui a le primat sur tout le reste. Dans les « Nobel » comme dans la vie.

Sivens trop grave et trop douloureux

Je ne veux pas passer sous silence le drame de Sivens mais je ne peux en parler ici longuement ; trop grave, trop douloureux. Illustration terrible d’une gouvernance démocratique qui sera d’autant moins libérale sur le plan politique qu’elle l’est de plus en plus sur le plan économique. Drame politique donc et drame humain bien-sûr. Comment un enfant de la République peut-il être tué par ces forces de l’ordre censées le protéger ? Enfant de la République, enfant de la gauche, enfant d’un ancien camarade côtoyé au sein de ce même parti socialiste capable de se taire et de faire bloc autour de son ministre de l’intérieur défaillant…La mort de Rémi est un traumatisme dont nous mesurons mal encore l’ampleur et la profondeur. C’est un moment de vérité qui aura éclaboussé le régime d’un sang indélébile. Et nous toutes et tous avec, car nous aussi sommes responsables, même de ce dont nous ne sommes pas coupables.

L’affaire qui cache les Affaires

Au rythme médiatique fou, voilà à présent que l’on glose sur l’ « affaire d’Etat » Jouyet-Fillon. Dans une sorte de mise en abyme qui donne le tournis, elle met en scène la décadence du milieu politique et de ses commentateurs, tellement prompts à regarder le doigt qui désigne la lune : « il a menti ! » « il a menti ! » Mais qui a menti, à la fin ? Ou qui ne ment pas, plus précisément ? La politique depuis –au moins- 2007 est une vaste Affaire d’Etat tellement elle n’est qu’un tissu de tromperies, petites, moyennes, énormes, créant une sorte de continuum mensonger permanent. En l’espèce, au moins, notons ce qu’il y a à noter si l’on veut parler « mensonges » et « Affaire d’Etat » ! Familiarité de classe entre grands bourgeois de droite dont certains se retrouvent étiquetés « à gauche » par effraction (eh oui, Monsieur Baroin, rassurez-vous, la maison est bien tenue, en vrai), demande d’intercéder dans la marche de la justice conformément aux pratiques qui avaient cours sous Nicolas Sarkozy, communication de crise calamiteuse dont on peut se demander, à ce niveau de régularité, si elle n’est pas précisément orchestrée par quelques-uns… le clou de ce spectacle affligeant étant de permettre à un homme politique qui a piétiné pendant 5 ans la séparation des pouvoirs et les institutions de la République, de se poser en victime et de faire oublier l’amoncellement d’affaires judiciaires sous lesquelles il croule et qui devraient l’envoyer croupir en prison. Où l’on vérifie une fois de plus que si Nicolas Sarkozy fut un étudiant médiocre de la République, il aura au moins été l’élève brillant de son maîtres ès affaires, Charles Pasqua, auquel on doit le fameux théorème : « Quand on est emmerdé par une affaire, il faut susciter une affaire dans l’affaire, et si nécessaire une autre affaire dans l’affaire de l’affaire, jusqu’à ce que personne n’y comprenne rien. »

Allongez-vous sur le divan

Mais dans cette deuxième partie de l’analyse, j’espérais prendre un peu de recul ; fermer la porte sur le spectacle grouillant de l’actualité qui nous sidère littéralement, et nous tourner vers le divan pour tenter de le faire parler. Sur le divan politique d’une démocratie qui ne parvient pas à s’émanciper pour entrer de plain-pied dans l’âge adulte, puisque là est le sujet, en France comme partout dans le monde, on pourrait convoquer deux sortes d’agents pathogènes qui nous maintiennent dans un état régressif. Le premier n’est ni propre à notre époque ni nécessairement néfaste sauf quand il rencontre le second, qui, lui, en revanche, est aussi nuisible que contemporain, émanation naturelle de notre temps. Le premier de ces éléments est la figure du sauveur, du chef. Le second est le narcissisme exacerbé devenu perversion narcissique. Alors, bien-sûr, si l’on mixe les deux, on reconnaitra sans peine la figure de Nicolas Sarkozy ; même si en guise de sauveur -de lui-même ?- il fait plutôt figure de contre-exemple. Mais il est vrai que dans l’histoire qu’il nous a chèrement vendue et dont il fut l’acteur principal, Nicolas Sarkozy incarna la fusion parfaite de ces deux éléments pathogènes. Néanmoins, mon propos n’est pas là car au-delà du mal qu’il aura causé à notre pays et à la politique, Nicolas Sarkozy ne restera dans l’Histoire qu’un trublion hystérique. La question est plutôt de comprendre pourquoi l’échiquier politique entier, et non seulement son bord droit caporalisé par l’esprit bonapartiste, produit ce genre d’individus. Et ensuite, la question est de commencer à se demander comment nous pouvons leur permettre de consulter dans le secret des cabinets, médicaux plutôt que ministériels.

Parlez-moi de votre père…

Quel que soit le régime, le bord politique ou le pays, nous constatons en effet une recherche consciente ou inconsciente d’un guide, d’un chef derrière lequel se ranger. En France, dans notre héritage monarchique, c’est notamment le général de Gaulle qui y aura répondu, pour le meilleur et pour le pire : une constitution et un esprit des institutions qui, de la tête à la base, façonne une organisation au pas qui polit les aspérités, et qui, en phase avec l’air du temps, encourage l’émergence de « leaders » que la folie du pouvoir broie. Mais sommes-nous jamais sortis de ce mode de gouvernance –qui, de la politique à l’administration, en passant par l’entreprise- flatte la paresse et la lâcheté des gouvernés dont parlait déjà Kant en son temps, répondant à la fameuse question posée quelques siècles avant lui par Etienne de la Boétie ? « Pour le moment, je voudrais seulement comprendre comment il se peut que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois un tyran seul qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent, qui n’a pouvoir de leur nuire qu’autant qu’ils veulent bien l’endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal s’ils n’aimaient mieux tout souffrir de lui que de le contredire. » Cette construction pyramidale doit être dynamitée mais cela suppose de questionner tous les rapports que nous entretenons avec nos semblables car, pour citer encore La Boétie, ce qui consolide le pouvoir central c’est qu’il parvient à « asservir les sujets les uns par le moyen des autres ». Cupidité et désirs des honneurs, en plus de la lâcheté et de la paresse… En effet, l’entièreté de la société, de l’école au parti, du syndicat au cabinet ministériel, du CA de l’entreprise à l’AG de l’association reproduit dans une sorte de kaléidoscope organisationnel, le vice de la sélection des petits tyrans narcissiques.

Que voyez-vous dans le miroir ?

Pour notre malheur, nous avons du mal à voir comment nous extraire de cet infantilisme politique dans lequel nous sommes englués. Mécontents mais incapables de nous organiser pour l’instant, souhaitant de l’horizontalité en théorie mais attendant le ruissellement vertical de la parole du chef en pratique, rêvant d’être acteurs mais nous comportant comme des spectateurs à la moindre occasion, daubant l’offre politique dans une mou consumériste mais sans faire l’effort de se retrousser les manches pour se mettre au fourneau… Par ailleurs, comment se prendre en main et agir sans devenir, par la force de ce que les autres attendent, ce petit tyran qui maintient le collectif sous tutelle ? La première chose serait sans doute d’accepter de se regarder collectivement, de reconnaître que nous sommes toutes et tous, à des degrés divers, atteint-es d’un narcissisme qui n’a cessé de gonfler depuis les Lumières et qui nous menace aujourd’hui parce que nous avons perdu de vue le sens du Bien commun. Cause et conséquence du processus d’individuation, d’émancipation individuelle pour et dans une société collectivement émancipée, ce narcissisme est devenu une réelle névrose lorsqu’il a croisé la route du capitalisme consumériste faisant de la jouissance individuelle le seul horizon « spirituel ». Car ne nous trompons pas, parmi ces mécontents « du monde tel qu’il va », une minorité seulement est consciente et prête à réfléchir à une autre organisation pour une autre forme de société, bienveillante, apaisée, et dans laquelle chacun aurait vraiment selon ses besoins ; des besoins redéfinis et qui s’arrêteraient là où ceux des autres commenceraient, et non des besoins illusoires infinis écrasant ceux des autres. La majorité des mécontents s’accommoderait encore longtemps de ce système où la « nation fatiguée de longs débats consent volontiers qu’on la dupe, pourvu qu’on la repose ». Cependant, et malgré cette volonté – ou cette conscience- lacunaire du plus grand nombre, la bonne nouvelle c’est que le capitalisme financiarisé à outrance n’est plus capable de nourrir le narcissisme infantile par la jouissance individuelle.  L’illusion d’être parce que l’on a se dissipe par la force des choses, parce que le substrat économique s’effondre. La figure ultime qui incarne donc notre temps, celle du pervers narcissique, qui s’est épanouie jusqu’au plus haut sommet de l’Etat, est démasquée chaque jour un peu plus. Le pervers, nous le reconnaîtrons partout, il ne cesse de faire la une de l’actualité depuis des années, on en croise à chaque coin de rue et d’organisation ; il transgresse les règles mais cela ne doit pas le mettre en danger, seulement lui profiter. Il cherche à devenir riche mais sans travailler, éliminer les autres mais en risquant le moins possible.

Propriétaire de tout mais responsable de rien.

Car si tout le monde s’entend en effet sur le fait que « la liberté n’a pas de prix », plus personne ne semble prêt à le payer, autrement qu’en monnaie. Pour les personnes de bonne volonté, et il y en a, qui acceptent de reconnaître que « le peuple tout autant que le tyran est responsable de ses fers » (Saint-Just), il faut donc repenser la liberté en tant que conquête, avec ses deux corollaires : le droit et le devoir. Pour sortir de ce double joug qui se confond en un seul, la figure infantilisante du leader tout puissant, que l’on vénère d’autant plus qu’elle fonctionne comme une projection fantasmagorique de notre propre désir de puissance et de jouissance, nous avons le devoir urgent de prendre le temps de discuter, de nous connaître, d’échanger, de nous former les uns les autres, d’analyser ce narcissisme pour réussir à le sublimer. Et ensemble, forger de nouveaux droits. Car qu’est-ce que la politique si ce n’est la capacité de sublimation par l’organisation de la vie commune ?

Répétons-nous ces mots de Thucydide, comme un mantra si besoin, car « Il faut choisir, se reposer ou être libre. »


UN COMMENTAIRE SUR Pas de rendez-vous avant 2017 et encore ! » (2/2) [« Allo Freud ? Ici la social-démocratie » (1/2)]

  1. Patrick AUBIN dit :

    Le gloubi-boulga de la gauche sur la Liberté :

    “Cependant, et malgré cette volonté – ou cette conscience- lacunaire du plus grand nombre, la bonne nouvelle c’est que le capitalisme financiarisé à outrance n’est plus capable de nourrir le narcissisme infantile par la jouissance individuelle. L’illusion d’être parce que l’on a se dissipe par la force des choses, parce que le substrat économique s’effondre.”

    “il faut donc repenser la liberté en tant que conquête, avec ses deux corollaires : le droit et le devoir. Pour sortir de ce double joug qui se confond en un seul, la figure infantilisante du leader tout puissant, que l’on vénère d’autant plus qu’elle fonctionne comme une projection fantasmagorique de notre propre désir de puissance et de jouissance, nous avons le devoir urgent de prendre le temps de discuter, de nous connaître, d’échanger, de nous former les uns les autres, d’analyser ce narcissisme pour réussir à le sublimer. Et ensemble, forger de nouveaux droits. Car qu’est-ce que la politique si ce n’est la capacité de sublimation par l’organisation de la vie commune ?”

    La liberté n’a absolument pas besoin de nouveaux droits : être libre, c’est être responsable de cette liberté. La liberté ne peut que se concevoir individuellement. Le Droit et le devoir se résume ainsi : “ne fais pas à autrui, ce que tu ne veux pas qu’autrui te fasse”. Donc pourquoi autrui limiterait la conception liberté ? Donc à la fois vous refusez que l’homme puisse “jouir individuellement” en confondant l’individu avec son miroir physique (narcissisme), et vous imaginez que l’homme puisse se sacrifier au sein d’une collectivité. Mais où est la liberté d’être puisque tous ces droits, ne serons que des droits d’avoir ?

    Soit vous avez besoin d’une psychothérapie de groupe pour comprendre ce qu’est un être humain, soit vous avez besoin d’éducation à la liberté. ou peut-être des deux d’ailleurs.

    Votre problème est de vouloir faire passer des droits d’avoir en bafouant les droits d’être : en fait, avec ces droits d’avoir, vous entrez dans un paradoxe où vous refusez le capitalisme (qui est non pas une idéologie, mais un phénomène naturel) tout en l’alimentant par un constructivisme totalement schizophrénique.

    Je vous rappelle également que les droits d’être sont naturels (outre le droit d’être en vie) : être libre, être propriétaire (d’abord et avant tout de son corps et des fruits de son travail), être en résistance à l’oppression et être en sécurité.

    Or tout votre processus mental est contre-nature : aucun constructivisme ne peut réussir. Vous aurez beau vous masturber pendant des heures le cerveau, vous en reviendrez toujours à bafouer les droits d’être pour essayer d’avoir, qui est une totale illusion ! En fait, vous vivez dans le miroir que vous dénoncez.

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