Marianne Meyzen
Marianne
Meyzen
Membre du bureau de l'UDI 31

LET IT BEE …

C’est une belle adolescente souriante, visiblement heureuse en cette fin d’été. Native des Iles Féroé, elle participe, comme d’autres habitants, à un grand rituel festif datant, dit-on, de près de mille ans. Le « Grind ».

La particularité des côtes féringiennes est qu’en période estivale, l’océan n’y est pas bleu, mais rouge. Rouge du sang des dizaines de dauphins globicéphales qui sont rabattus vers la baie, capturés, puis mis à mort… Sous les pieds de cette jeune fille, un dauphin-pilote gît sur le flanc, égorgé. Autour de lui, des dizaines de ses congénères, tailladés. Les photos de ce qui s’est précédemment passé sont insoutenables. Le 30 août 2014, l’ONG SEA SHEPHERD, qui se bat depuis plus de deux mois contre ce massacre, voit trois de ses bateaux saisis par la justice danoise et 14 militants arrêtés (6 de l’équipe à terre ont été jugés le 8 septembre, ceux qui étaient en mer le seront le 25 septembre prochain). La campagne « Grind Stop » de SEA SHEPHERD FRANCE est soutenue par la Fondation Bardot, qui a affrété le navire ambassadeur Colombus aux Iles Féroé, archipel autonome sous la souveraineté du Danemark.

Le 1er septembre, Cécile Duflot, ancienne ministre et figure d’Europe Ecologie Les Verts (EELV) est l’invitée de l’émission « Bourdin Direct ». Durant 20 minutes, rien de tout cela ne sera relaté. Seuls compteront pour Mme Duflot la sortie de son livre, De l’intérieur, voyage au pays de la désillusion, des querelles de personnes, le plan de rénovation thermique et le nucléaire, sujet récurrent et sans fin avec pour horizon l’année 2050 …

Une responsable écologiste doit-elle s’attarder à parler de chasse aux dauphins ? Après tout, les Iles Féroé situées entre l’Islande et l’Ecosse, sont bien loin de Paris, le plus grand massacre de mammifères marins en Europe n’a sans doute pas beaucoup d’importance. Pas primordial non plus, le fait que les Iles Féroé, qui n’appartiennent pas à l’UE, échappent à la législation européenne faisant des dauphins une espèce protégée.

Que l’on approuve ou non les méthodes de l’organisation du Canadien Paul Watson, jugées trop radicales par certains mais qui possèdent le mérite d’alerter tout en ayant des résultats, la question se pose quant à l’action politique de la communauté internationale dans la défense des océans (faune, flore, pollution dont marées noires) ; elle est devenue de plus en plus impuissante par rapport à celle des activistes qui sont sur le terrain en brandissant la résolution 37/7 des Nations Unies sur la Charte mondiale de la Nature … datant de 1982.

«Le bonheur pour une abeille ou un dauphin est d’exister. Pour l’homme, c’est de le savoir et de s’en émerveiller ». Il y a 40 ans, le Commandant Cousteau nous interpellait sur les beautés de la nature tout en s’inquiétant des dangers que l’homme lui faisait courir.

Pollution marine (les dauphins sont massivement empoisonnés au mercure) et pollution terrestre… Si le bonheur pour une abeille est d’exister, les produits phytosanitaires sont l’une des causes principales de son malheur. Et du nôtre.

L’avenir, c’est maintenant

La loi d’avenir sur l’agriculture, l’alimentation et la forêt (LAAF) vient d’être adoptée définitivement par le Parlement le 11 septembre 2014. Cette loi bannit les produits phytopharmaceutiques des cours de récréation et des espaces fréquentés par les élèves dans l’enceinte des établissements scolaires, crèches, centres de loisirs, aires de jeux et haltes-garderies, de la proximité des hôpitaux, maisons de santé, établissements accueillant les personnes âgées ou atteintes de pathologies graves.

Un événement préoccupant est venu occulter le vote de cette loi : la condamnation de la France par la Cour de Justice de l’Union Européenne pour n’avoir pas appliqué la directive de 1991 sur les nitrates et la lutte contre les pollutions d’origine agricole. Autre actualité, celle de la mise en exploitation de la ferme-usine dite des « 1000 vaches » près d’Abbeville (Somme).

Pour ce qui est de cette « loi d’avenir », l’intervention du législateur sur l’utilisation des pesticides aurait pu se montrer plus audacieuse pour répondre à une problématique réelle. Il est regrettable que le ministre de l’agriculture n’ait pas anticipé le résultat des travaux conduits par une équipe de 52 scientifiques indépendants, issus de 15 pays, réunis au sein de la Task Force on Systemic Pesticides  (http://www.tfsp.info) ! L’on aurait pu différer l’examen de cette loi pour la compléter à bon escient, sur la base de ses conclusions expertes. D’autant que de très nombreuses publications scientifiques ont annoncé l’ampleur du désastre depuis une dizaine d’années, au sujet duquel le politique Philippe de Villiers avait d’ailleurs alerté dans son livre de 2004 « Quand les abeilles meurent, les jours de l’homme sont comptés ; un scandale d’Etat».

Menés de 2009 à 2014, les travaux de la Task Force, révélés en juin dernier, constatent les effets des pesticides « systémiques » sur l’écosystème sous la forme d’une méta-analyse scientifique, synthèse des enquêtes menées sur le sujet.

Autorisés au début des années 90, ces pesticides se diffusent dans tout le corps vasculaire de la plante, en enrobant souvent les semences lors des semis ou pulvérisés sur les arbres fruitiers avant la floraison. A l’origine, il a été considéré que ces produits phytosanitaires n’étaient pas très différents des autres pesticides.

Ils ont été homologués à titre provisoire … et c’est un provisoire qui dure. Les travaux initiaux ont conclu, à l’aune des outils utilisés à l’époque et des données scientifiques connues, que les fleurs étaient hors de portée du processus de « systémie ». Ils ont donc écarté la possibilité d’une toxicité pour les abeilles et autres insectes pollinisateurs, puisque les pollens et les nectars étaient censés échapper à la contamination. Les études ultérieures (dont celles de la Task Force) ont démontré que cette hypothèse des fabricants était totalement fausse.

En effet, l’imidaclopride, molécule originelle de type néonicotinoïde, neurotoxique générant toute une déclinaison d’autres molécules dès son émission dans la nature par le jeu de transformations successives, s’est révélée être 7200 fois plus toxique pour les abeilles que le DDT interdit en 1970. Son action englobe l’intégralité de la plante, des semences aux fleurs. Sa durée de vie est très longue, de plusieurs mois à plusieurs années.

Certains produits contenant des néonicotinoïdes – l’imidaclopride, la clothianidine ou encore le thiaméthoxam – ont été suspendus d’utilisation pour une durée de 3 ans à compter du 1er décembre 2013 et de manière partielle en Europe. Mais d’autres molécules, telles que l’acétamipride et le thiaclopride, proches cousins de l’imidaclopride, bloquant aussi le système nerveux central, sont toujours utilisées.

Faisant suite à 15 années de combat de la part de l’Union Nationale de l’Apiculture Française, cette interdiction n’a pas été votée majoritairement par les membres de l’Union Européenne. Le texte leur était proposé pour la troisième fois par la Commission, après deux rejets antérieurs. Ce moratoire ne vise que certaines plantes à fleurs attractives pour les abeilles, mais les pulvérisations de pesticides à hautes doses se poursuivent sur le blé, l’orge, en horticulture, dans les jardins …

L’apiculture est révélatrice de l’action de ces neurotoxiques, de par la mortalité constatée au sein des ruches. Si l’on sait depuis longtemps que les néonicotinoïdes, formant plus d’¼ du marché mondial, sont impliqués dans la disparition directe ou indirecte des abeilles et des bourdons, les recherches ne s’en poursuivent pas moins en laboratoire. Menées sur des mouches drosophiles, dotées d’un organisme similaire à celui des abeilles, ces études portent sur deux thématiques : la mesure de l’exposition des espèces par des méthodes analytiques et celle des effets de cette exposition, par des études toxicologiques.

Les effets se matérialisent soit en concentration létale entraînant la mort de 50% des animaux d’essai, soit en intoxication chronique ne provoquant pas la mort immédiate mais de graves perturbations biologiques. Dans ce dernier cas, les études démontrent que même à très faible dose, une exposition régulière des insectes aux néonicotinoïdes génère un empoisonnement et une baisse de la fécondité. La reproduction menacée s’accompagne également d’une baisse des défenses immunitaires.

Les principales victimes collatérales de ces pesticides systémiques sont les abeilles, bourdons et autres insectes pollinisateurs, les papillons, les oiseaux friands de graines et insectivores, les vers de terre, invertébrés aquatiques et terrestres, sans compter les effets peu connus mais prévisibles sur les autres mammifères…

La démonstration grandeur nature que traiter moins c’est produire mieux

Ce sur quoi les chercheurs entendent alerter politiques, décideurs et opinion publique n’est pas l’utilisation des produits phytosanitaires, mais leur usage répété, de manière préventive donc systématique et massive. « C’est comme si l’on administrait des antibiotiques à un être humain pour éviter qu’il ne tombe malade » souligne Jean-Marc Bonmatin, chimiste spécialiste des neurotoxiques, chercheur au CNRS d’Orléans et vice-président de la Task Force.

« De plus, ces molécules très toxiques sur le long terme, ont tendance à s’accumuler dans les sols parce qu’elles ne diminuent, pour moitié seulement, qu’après 6 à 9 mois. Forcément, si l’on retraite l’année suivante, les doses s’accumulent. Ces sols sont lessivés et contaminent les eaux de surface puis les eaux profondes. On les retrouve en surabondance partout dans la nature (eau, sol, air, plantes) avec les conséquences que l’on connaît à présent sur tout l’écosystème» poursuit le Dr Bonmatin.

Et cela pourquoi ? L’une des expériences les plus significatives est celle menée en Italie sur des cultures de maïs. Associée à la volonté politique assumée de faire de l’agriculture autrement en réduisant l’utilisation des pesticides sur une région entière, il a été décidé de ne plus traiter les plants de maïs pendant 3 ans, de 2009 à 2011.

« Apenet 2011» a été financé par le Ministère Italien des Politiques Agronomiques, Alimentaires et Forestières (MIPAAF) dans le cadre du projet “Elateridae” de la Région Émilie-Romagne.*

A l’issue des 3 ans, il a été noté que la mortalité des abeilles avait disparu, que les rendements des cultures étaient les mêmes, tout en offrant une meilleure qualité et une plus grande santé pour les plantes. L’augmentation de la présence des insectes pollinisateurs compensait la hausse minime des insectes nuisibles due à l’absence de traitements neurotoxiques.

« Je soutiendrai la mise en place d’une Organisation Mondiale de l’environnement », 57ème promesse du programme présidentiel de 2012

Les effets des produits phytosanitaires se sont d’abord manifestés par des ruches décimées, étendus aux nappes phréatiques empoisonnées, poussières présentes dans l’atmosphère, se traduisant aussi par une présence à des doses toujours plus importantes dans les fruits, légumes, jus, céréales, la viande, le lait, le vin etc. Concerné par le traitement intensif des cultures ainsi que par la présence de néonicotinoïdes dans les produits qu’il utilise (nourriture, boissons, traitements des charpentes, des puces et tiques chez l’animal domestique, produits de jardin …), l’homme est en bout de chaîne.

L’environnement et les fléaux qui le menacent sont devenus une priorité, multipliant les initiatives à l’étranger. Une conférence mondiale portant sur la lutte contre la pollution et l’acidification des océans a été organisée le 16 et 17 juin derniers à Washington à l’initiative du Secrétaire d’Etat américain John Kerry (« Our Ocean 2014 »). Fidèle à ses engagements de campagne, François Hollande a dû la soutenir. Mais comment ? Sans doute un peu moins bien que l’acteur Leonardo di Caprio, dont la Fondation consacrée à la sauvegarde des derniers sites sauvages de la planète, à levé 25 millions de dollars quelques semaines plus tard, à Saint-Tropez …

Que fera le gouvernement dans les années qui viennent pour lutter contre les dommages causés à la nature et les dangers sanitaires avérés qui en découlent ? Mme Royal promet elle aussi beaucoup. A ce sujet le sénateur EELV Jean-Vincent Placé s’est fendu d’un tweet il y a quelques semaines, « On n’a jamais autant parlé d’écologie depuis Jean-Louis Borloo ».

Cet hommage à l’initiateur du Grenelle de l’Environnement est également la reconnaissance de la disparition d’une véritable stratégie française depuis bien longtemps … Et comme nous y encourage l’astrophysicien Hubert Reeves, « tout le monde doit être sur le pont ».

http://Bee-Life.eu, APENET 2011, http://www.reterurale.it/apenet «effects of coated maize seed on honey bees»


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