Nicolas Lafforgue
Nicolas
Lafforgue
Ma semaine précaire

L’escroquerie du divertissement

La semaine dernière j’ai teasé le sujet de cette semaine (ne pas confondre avec tiser, en général je ne tise pas des sujets, mais plutôt des binouses). Du coup je dois assumer. Le divertissement. J’en parle depuis quelques semaines avec des potes pendant nos grillades. Sommes-nous, en tant que musiciens, condamnés au divertissement ? Ce weekend je suis allé à Rabastock, un chouette festival gratuit avec de chouettes groupes. Et j’ai reparlé de ça avec Léa, saxophoniste émérite du groupe Baron Samedi (et oui les gens que je fréquente jouent dans de bons groupes, sinon je ne les fréquenterais pas, j’ai du gout.) On était assis devant un groupe plutôt cool, rien à dire, ça sonne, ça joue, ça fait danser les gens. Rien à dire. Comme eux finalement. Ils étaient divertissants. Et c’est ce qu’on leur demande à 22 heures pendant un festival. Mais est-ce que c’est intéressant ? Est-ce que le rôle de l’artiste aujourd’hui est de divertir ? Et peut-on divertir et uniquement divertir et se livrer un tant soit peu sur scène ? On va me rétorquer « oui mais tu es de mauvaise foi, regarde la Mano Negra et bien ils divertissaient et changeaient le monde aussi. A leur façon. » Et non. Absolument pas. La Mano, comme tous les groupes qui ont fait danser le monde entier et dont on se souvient aujourd’hui développaient une énergie, faisaient danser, mais avaient l’ambition de faire plus. Se cantonner à « je fais danser, je divertis, ils boivent de la bière, les programmateurs sont contents » c’est jouer le jeu du consommable, c’est jouer le jeu du futile et de l’absence d’intelligence.

« Quand le risque est absent, l’art aussi. »

Divertir, comme le dit le Larousse c’est « égayer quelqu’un, l’amuser, lui procurer une distraction », c’est aussi « détourner quelqu’un de quelque chose, faire que ses pensées se tournent ailleurs ». Détourner l’attention par le rien. Le néant. L’illusion d’avoir face à soi une proposition artistique alors que c’est tout l’inverse. Quand le risque est absent, l’art aussi. Ne pas avoir à se poser de questions quand on se trouve devant une scène est le signe premier de l’escroquerie. Le divertissement, c’est-à-dire amuser pour détourner l’attention, c’est aujourd’hui également le fondement de la politique. Leur histoire de dettes, l’ancien président qui fait du vélo, le nouveau qui va au concert de Christine and the Queens (t’en veux du divertissement mon ami ?), Tsipras et sa chemise, « Jeanne au secours » et l’absence totale, implacable de philosophie politique alors que la situation aujourd’hui exige beaucoup de choses mais avant tout de la pensée, de la réflexion, prendre le temps de montrer que l’ennemi aujourd’hui est le capitalisme destructeur et mortifère. Ne pensons plus. Jamais. Il est l’heure de regarder le petit journal de Canal et rire des tics de langages et les costumes mal taillés des traitres qui aujourd’hui ont le pouvoir. Sartre disait à la Sorbonne en 1946 : « La bourgeoisie est enchantée de payer un écrivain pour que l’on détourne la colère sur son manque d’intelligence ou de gout, alors que la colère pourrait venir tout simplement de l’oppression, ce qui serait quelque chose de beaucoup plus gênant pour elle. » Remplacez écrivain par musicien ou présentateur vedette et vous comprendrez pourquoi je préfère Sartre aux vendeurs de bières estivaux.


Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Le temps imparti est dépassé. Merci de saisir de nouveau le CAPTCHA.