Alex Lekouid
Alex
Lekouid
L comme Lekouid

Les griffures de la nuit

 

Dans les années 80, je travaillais dans une radio de la région. Dans le cadre d’un remplacement professionnel, j’accompagnai  à la gare un couple d’animateurs, qui devait passer la semaine dans une autre station, à Paris; et du même coup, je récupérai un  stagiaire parisien pour le former. En bonne intelligence, ils se sont échangés les appartements, pour des raisons pratiques et économiques. Ils procèdent donc à la passation des clefs sur le quai, en se souhaitant un bon séjour dans une grande camaraderie. Ensuite, j’emmène mon nouveau collègue visiter les studios où nous allons animer et lui présente l’équipe. Il a l’accent pointu, une moralité exacerbée et manifestement un penchant pour les jolies filles. Le soir, je lui fais découvrir notre belle cité, et dînons sur la place du capitole. Après 3 boîtes de nuit, je le dépose, éméché, devant l’appartement qu’il découvre, en compagnie d’une fille rencontrée le soir même ; ça commençait bien ! Le lendemain, je passe le prendre à 9h, pour aller au studio, mais il a l’air mal à l’aise. « Qu’est-ce qui se passe Patrick? », il souffle en fixant ses pieds et dit  « J’ai un gros problème! » Surpris je lui demande « dis-moi ! C’est quoi? » bizarrement il enchaîne “le mieux c’est que tu viennes voir!” Mon cœur se met à battre à cent à l’heure, j’ai l’impression qu’il va me montrer un cadavre. Une fois dans le superbe appart, il me montre un vieux et magnifique canapé en cuir, avec les accoudoirs lacérés à la lame gilette. Là, pris de panique, il ajoute « c’est sûrement la fille que j’ai ramenée hier soir, mais elle est partie avant mon réveil ». Je lui demande aussitôt ” tu as son numéro, son nom, son adresse, elle t’a dit où elle travaille?”  Il s’assoit en portant ses mains à sa tête et dit « non, je ne sais rien d’elle, à part la couleur de ses sous-vêtements ». Je reste sans voix un moment !

“Je ne sais rien d’elle”

« Ecoute Patrick, tu dois appeler les propriétaires pour leur expliquer, assume ! Il faudra bien ! De toute façon, ils le verront ! ». Terré dans le silence, la torpeur se lisait sur son visage. Le stage fini, mes amis descendent du wagon en  nous faisant de grands signes au loin ; nous nous approchons très mal à l’aise. Le mari dit « oh ! Ça n’a pas l’air d’aller les gars, y’a un problème? » « Oui » dit Patrick, « mais je peux rien dire, allons chez vous ». Le couple surpris nous harcèle de questions, tout en laissant monter sa colère. Nous, nous confondons en excuses sans en dire davantage, tout en pressant le pas vers la voiture. Arrivé  sur le palier de l’appart, le mari devenu menaçant ouvre sa porte énergiquement. Ils entrent comme des fous pour tout examiner et reviennent au bout de dix minutes. « Y a quoi alors » Patrick dit du bout des lèvres, « dans le salon! » Le couple repart et revient aussitôt, « Ben quoi, qu’est-ce qui s’passe à la fin! Regardez le canapé ! Les accoudoirs! ». Et là il s’est passé quelque chose d’extraordinaire ! Ils s’arrêtent net de gesticuler et leur regard se fixe sur nous. Ils s’approchent lentement, posent simultanément leurs mains sur nos épaules, puis se mettent à rire mais à rire comme des baleines. C’était totalement incohérent, nous étions dans la quatrième dimension. Une fois leur souffle retrouvé, la femme nous dit « mais les accoudoirs sont comme ça depuis 20 ans ! J’ai fait ça quand j’avais huit ans ! Venez-vous asseoir, je vais vous raconter. Hé ! Y faut arrêter de boire les garçons… ».

 

 


Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Le temps imparti est dépassé. Merci de saisir de nouveau le CAPTCHA.