Alex Lekouid
Alex
Lekouid
L comme Lekouid

LES FEUX NOIRS AFRICAINS

 

L’Afrique de l’ouest demeure un endroit surprenant, où les valeurs humaines vacillent entre moralité ancestrale tribale et pratiques modernes occidentales. Dans le cadre d’un échange culturel avec la France, j’ai été invité à jouer mon spectacle en Guinée Conakry. Je débarque au milieu des journalistes, qui me demandent de prendre la pose entre deux jolies hôtesses, pour les journaux locaux. Les organisateurs me prennent en charge, tandis que mes bagages volent au-dessus de ma tête, jusqu’à un énorme 4×4. La clim poussée à fond et secoué par les routes déformées, je prends connaissance du programme de la semaine, qui me laissera peu de répit. Dès le lendemain : radios, télés, visites d’entreprises, interview, conférence de presse ; une vraie chasse à l’homme pour rameuter les clients. 7h du matin, la journée est déjà brûlante et poussiéreuse ; ce soir, aura lieu la première représentation. Une salle de cinéma ouverte sur l’extérieur, avec des chaises qui vont jusqu’à la route. Les autres artistes, qui arrivent de toute l’Afrique, nous ravissent de leur musique traditionnelle et de sketchs caricaturant leur quotidien, quand vient mon tour. Je commence à jouer, mais un des spectateurs me crie, « parlez plus lentement s’il vous plaît! ». Je reprends posément en disant « j’avais oublié qu’ici, c’est moi qui ai un accent ! » Je ris entraînant le public avec moi et les  applaudissements. Aujourd’hui, nous avons rendez-vous avec le couple présidentiel, Monsieur et Madame Condé. Nous parlons des actions sociales que mène la première Dame ; une belle femme très investie. Elle me demande, « Vous vous produisez toujours dans les cabarets parisiens ? »

« de quelle couleur je suis ? »

Surpris, je réponds oui, quand je ne suis pas en Afrique ! Elle sourit et ajoute, « vous savez, j’ai eu l’occasion de vous applaudir au Don Camilo, et j’ai suivi mes études à Toulouse ». Estomaqué, je lui réponds que je suis honoré, et que je comprends ma présence ici ; nous les saluons cordialement et prenons congé. Notre chauffeur français, agacé par une circulation chaotique, double sur des chemins improbables, quand un grand policier noir ébène nous arrête. Tout le monde roule de la même manière, aucune raison de nous inquiéter ! Le pilote blanc descend la vitre devant le visage imposant de l’agent, qui en tapotant sur sa poitrine, nous demande « de quelle couleur je suis ? » le chauffeur surpris ne sait que répondre, mais le policier  insiste, « Alors ? De quelle couleur je suis ?» le chauffeur très mal à l’aise tente de désamorcer la situation, « écoutez Mr l’agent,  peu importe votre couleur, ce n’est pas important ». Le fonctionnaire se redresse face à nous, met ses bras en croix et dit en déclamant, « quand je suis comme ça, je suis rouge ! », il pivote et de profil dit « et comme ca, je suis vert ! » puisil rentre la tète dans l’habitacle et ajoute exaspéré « Ce n’est pas important vous trouvez ! ». En comprenant qu’il faisait office de feu tricolore, je ris à me tordre sur mon siège. Là, il fait le tour, ouvre ma portière, me pousse pour s’asseoir à côté de moi et dit : « vous vous moquez ? Très bien ! Je vous embarque ! Emmenez-nous jusqu’au poste de police ». Nous nous en sommes sortis au croisement suivant, en lui donnant un peu d’argent et en lui promettant que nous nous rappellerons de quelle couleur il est… La Guinée Conakry reste un pays magique, où le cocasse et la fraternité sont de bonne foi ; mais hélas, tout ça, c’était avant Ebola…

 


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