Nicolas Lafforgue
Nicolas
Lafforgue
Ma semaine précaire

Les chercheurs de pépites

Cette semaine j’ai un peu bougé avec mes frangins musiciens. On est allé à Paris, à Montpellier, on a joué, on a bu des bières et puis on nous a payé l’essence. Les copains sont toujours surpris quand ils apprennent qu’on ne nous paie pas souvent. Et puis quand ils réalisent qu’on ne fait pas ça pour acheter des actions TIDAL, rapidement, ils enchainent sur « mais pourquoi vous faites ça ? ». C’est une vraie question ça… Pourquoi on fait ça ? Pourquoi on s’enferme des journées entières dans des studios, à jouer fort à devenir sourd à trente ans ? Pourquoi on roule pendant des heures dans des camions remplis de matos et de canettes pour jouer devant quinze personnes à l’autre bout de la France ? Pourquoi on sort des disques alors que le disque est mort, enterré ? Pourquoi décider de bouffer des pates matin, midi et soir alors qu’on préfère franchement le poulet rôti et le gigot d’agneau ? Pourquoi ? Parce que nous n’avons pas le choix. Nous n’avons jamais choisi d’être de ceux que l’on appelle précaires. Jamais.  Faire ce que nous faisons s’est imposé. Et aujourd’hui si on s’arrête, on meurt. Les frangins de Charly Fiasco, orchestre de punk toulousain et fers de lance d’une scène incendiaire,  chantent « j’ai signé pour la vie un contrat, l’éphémère. » C’est beau non ? Moi je trouve ça beau. Terriblement beau.

 « Et si on tombe, on tombera avec les copains… Même pas peur »

Nous sommes des précaires, nous sommes sur le fil, nous sommes en quête d’éphémère. En quête de LA chanson. Non pas celle qui va nous permettre de devenir un bon client SACEM vu que pour la SACEM ça fait un bail qu’on n’est plus « sociétaire ». Faire du rock n’roll en étant associé à des escrocs ça ne marche que pour le grand banditisme, au moins eux ils ont la classe. Donc non, nous ne recherchons ni la SACEM, ni France Inter ou Virgin Radio. Non. Nous recherchons LA chanson, celle qui va nous ouvrir le bide, celle qui va justifier ces heures passées à essayer. Nous recherchons le beau, l’instant, la seconde. Nous recherchons ce moment que peu sont capables d’envisager. Nous prenons le risque de vivre en marge pour nous offrir la possibilité de trouver cette chanson. Caméra, un autre groupe de frangins toulousains, chante «Je suis un orpailleur, chercheur de pépites, je donne des coups de pelle dans l’eau »,  et oui, c’est exactement ça, nous sommes en recherche de cette pépite. Et chercher cette pépite c’est s’assoir sur ses cotisations retraite, refuser leur vie pour imaginer la nôtre. Se battre dans le vide, mais se battre quand même. Et au final, quand on se retourne deux minutes sur nos promesses adolescentes, nous avons toujours su ce que nous voulions être. Toujours. Loïc Lantoine, le chef, la plus belle plume aujourd’hui en France, dit «aujourd’hui dans ce grand bordel, j’essaie d’gueuler en souriant et de tracer à tire-d ‘ailes un dessin qui unit les gens. Mon papa, je m’en viens juste d’alunir, dis-moi si t’aperçois ma flamme, le plaisir qu’j’ai à divertir. » Loïc a décidé de vivre en apesanteur, au-dessus de ce gouffre que certains appellent « précarité », quitte à tomber mais refusant de ne pas exister. Et bien nous, on le suit. Et si on tombe, on tombera avec les copains… Même pas peur.

 


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