Robert Redeker
Robert
Redeker

Le peuple citoyen déchu en peuple enjeu

À l’approche de l’élection présidentielle, notre pays s’apprête à voir refleurir les slogans – creux et ridicules – des candidats : « Prenez le pouvoir », « La France forte », « Le changement c’est maintenant », « Oui la France ». Ces slogans prêtent à rire une fois le vote passé. Ils ne disent rien. Simples produits des industries de la communication, ils ressemblent à des préservatifs gonflés de vain vent.

Certes, ils reflètent le vide de pensée des politiciens. Généralement, ils remplacent le programme que l’on n’a pas, parfois celui que l’on tient à cacher.  Mais ils témoignent aussi d’autre chose. Une démagogie facile s’en prend en permanence aux élus, stigmatisant le personnel politique en exhibant la médiocrité qu’elle lui suppose. Cette démagogie occulte l’autre moitié de la vérité : un peuple a les politiciens qu’il mérite, les élus qu’il s’est choisis. Et au vide des professionnels de la politique, dont l’inanité des slogans électoraux fait foi, correspond la mauvaise foi des citoyens-électeurs, leur absence d’ambition collective, le vide politique du peuple.

« Un peuple a les politiciens qu’il mérite, les élus qu’il s’est choisis »

Dans notre forme de démocratie, le peuple a cessé d’être sujet de l’action politique, taraudé par la passion révolutionnaire, ivre de vouloir changer le monde, pour devenir son enjeu. Le besoin de mots d’ordres politiques actifs ne se fait plus sentir puisque le peuple n’agit plus en tant que tel dans la sphère publique. Des slogans parapublicitaires passifs suffisent. Selon Jean Baudrillard (philosophe, ndlr), « le peuple est devenu public ». Public : spectateur d’un show permanent, d’un divertissement télévisé dans le casting duquel un rôle peut éventuellement lui être dévolu, celui de guest-star. Public devient ici synonyme de téléspectateur.

Mais Baudrillard n’a pas vu l’essentiel. Le concept de public est insuffisant. En tant que votant, ce peuple qui n’est plus sujet, qui n’est qu’un public qui regarde les joutes oratoires à la télévision, est un enjeu. Le peuple conçu comme sujet-enjeu s’est installé, au cœur de la vie démocratique, à la place du peuple conçu sujet acteur.  Enjeu : c‘est lui, le peuple, qu’il s’agit de séduire, dont il s’agit de capter et de rapter la volonté, ce sont elles, les masses spectatrices, dont il s’agit de récolter les suffrages.

Cette chute du peuple du statut de sujet à celui d’enjeu est la véritable explication de la nullité et vacuité des slogans électoraux qui vont bientôt recouvrir les murs de nos villes.

 

 

 


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