Alex Lekouid
Alex
Lekouid
L comme Lekouid

Le mojito de l’angoisse

Il y a des histoires qui dépassent la fiction, laissez-moi vous raconter celle-ci : Philippe, agent artistique et organisateur d’événementiel, m’engage avec mon spectacle pour clôturer le séminaire d’une société française, à Cuba. Nous voilà de bonne heure et de bonne humeur à la Havane, dans une chaleur torride. Une fois installés à l’hôtel, nous visitons la ville avec les clients et finissons la journée dans une manufacture de cigares, où l’on boit nos premiers mojitos glacés. Un « puro » roulé main, à la bouche, nous titubons en clamant en chœur « mojito ou mojitard, il faut rentrer dare-dare ». Les journées sont chargées, Philippe s’occupe de tout en jouant son rôle à fond, mais la nuit venue, nous oscillons gaiement dans les vapeurs de menthe fraîche. Le dernier soir, nous arrosons copieusement notre départ et montons dans l’avion comme des zombies. Je suis entre mon agent qui ronfle déjà, la tête dans le hublot et une dame très chic qui fait comme si nous n’étions pas là. Tous les sièges sont pris et les gens parlent fort, mais peu importe, c’est parti pour dix heures de sommeil réparateur. Pendant le voyage, tourmenté par une envie sévère d’uriner, Philippe nous enjambe jusqu’à l’allée centrale. Il avance vers l’avant de l’appareil dans la pénombre et le bourdonnement des moteurs. Tous les passagers dorment recroquevillés sur eux-mêmes, l’ambiance semble bizarre. Devant, il découvre les hôtesses inertes, les bras ballants de part et d’autre de leur fauteuil. Il ne comprend pas ce qui se passe et se dit qu’il y a peut-être un problème. Il pousse la porte entrouverte du poste de pilotage, le commandant se lève d’un bond et referme violemment, puis l’avion change brutalement de direction. Philippe tente alors de réveiller la chef de cabine, mais rien à faire, personne ne bouge. Il regarde à travers les hublots et devine les ailes d’un autre appareil sombre juste dessous, c’est la panique totale dans sa tête. Il finit par aller aux toilettes pour soulager sa vessie prête à exploser ; là il est pris par des bouffées de chaleur, avec l’impression de cuire dans une marmite à feu doux. Il ne se sent pas bien et décide de retourner vers moi pour me prévenir, mais surprise ! Il y a un homme allongé dans son fauteuil, la tête cachée par un coussin. Doucement il soulève l’oreiller et découvre son propre visage qui le regarde. L’angoisse le cloue sur place ; son double se redresse, le prend par les épaules et se met à le secouer comme un prunier. Pris d’une fatigue soudaine, il ferme les yeux, il a l’impression de tomber sans fin et de ne rien pouvoir maîtriser. Il voudrait se défendre mais impossible, il est comme paralysé ; et puis il y a ces deux voix lointaines qui l’appellent, « Philippe, Monsieur, Philippe, Monsieur ! »  Difficilement, il finit par ouvrir les yeux et me découvre avec l’hôtesse entrain de nous acharner à le réanimer. Après un moment pour reprendre conscience, il dit « mais qu’est-ce qui se passe ?» Je lui annonce, « Tu t’es pissé dessus dans ton sommeil, tu as mouillé mon siège et les gens derrière, tout le monde veut t’étriper ! ». L’hôtessedégoûtée,met des couvertures pour éponger les dégâts et s’applique à calmer les personnes souillées. Philippe, mort de honte, me dit en chuchotant  « On arrive bientôt ? Il est tard ? » Là je le regarde en déclamant « comme on dit à Cuba ! « mojito ou mojitard, il faut rentrer dare-dare ».

 


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