Le bon droit de manger du foin

Rien de plus idiot que le « bon droit ». Ainsi, parce que des voitures étaient garées en double file, et comme il y est autorisé en cas d’obstacle, cet automobiliste a cru sans conséquence de mordre un peu sur la piste cyclable de la rue de la République. Sans doute avait-il la certitude que le jeune homme sur le vélo qui arrivait en face, comprendrait la manœuvre et se serrerait. Sur sa bande verte, le cycliste, lui, était aussi dans son bon droit et sans doute n’a-t-il vu aucune raison objective de se serrer. Il a donc poursuivi son chemin. La suite, vous la devinez : bing ! Sauf le vélo et la voiture : pas de mal. Ouf. Les deux protagonistes de cette banale affaire sont devenus des adversaires singuliers : chacun arguant du code pour signifier à l’autre combien son imprudence faisait de lui un nuisible. Automobiliste irascible contre cycliste militant ? L’inverse ? Rien ne dit en l’espèce que l’automobiliste ait voulu « se faire » un vélo, ni que le cycliste ait prétendu en remontrer au conducteur. Juste deux crétins en train de comparer leur obstination à l’aune du droit. Le bon droit. Le même qui autorise le voisin à utiliser sa perceuse dès 8 h 30, même s’il sait pertinemment que bébé dort. C’est ce genre de calcul qui met aux prises 4961 vélos et 159.664 piétons tous les samedis, rue Alsace-Lorraine. Parce que c’est La Dépêche du 9 février qui les donne, on ne sait si ces chiffres ont été enregistrés avant  Noël ou le 15 août, mais on ne peut nier qu’il y a foule sur cette artère.  Pas un jour sans empoignades : vélo-piéton, piéton-livreur, vélo-voiture autorisée…

« Tout le monde a donc loisir de circuler où bon lui semble »

Toutes les combinaisons sont déclinables car chacun y a ses droits et entend les exercer souverainement. En 2009, quand il s’est agi de paver la rue, on avait suggéré à Pierre Cohen d’utiliser des nuances de couleurs de granit pour délimiter les espaces dévolus à chacun. Nenni : cela ne sert à rien, paraît-il. Bien. De fait, tout le monde a donc loisir de circuler où bon lui semble. C’est la règle de l’exception. Un jour, c’est certain, il y aura un accident qui ne se soldera pas par un simple bobo : une mauvaise chute et, bing ! On aura un gros titre dans La Dépêche, un aller simple pour le CHU, et  la certitude qu’il n’y a pas de fautif. Dans cette attente, chacun jouit de son privilège, en veillant à surtout ne pas le censurer. C’est l’artisan qui se gare en masquant la porte de telle boutique dont, sans malice sans doute,  il détourne les clients. Le livreur qui se pose au milieu de nulle part, obstruant la rue alors qu’un petit coup de volant lui aurait permis de laisser passer la file. Ce couple de retraités qui n’a pas d’autre jour que le samedi pour faire ses courses.  La fashion-pintade qui pense qu’un tapis rouge a été installé rien que pour elle entre Marionnaud et Zara, s’autorisant dès lors à ne plus regarder autour avé sa copine qui laisse courir les mômes. Et ce type à vélo, qui se demande pourquoi ralentir ses zigzags alors qu’il est en train de donner un coup de fil des plus urgents. Bref : je t’emmerde. C’est le bon droit. Celui qui ne crée pas de devoirs, et encore moins d’obligations. Celui qui autorise le moindre benêt à devenir l’ayatollah de son statut dérogatoire. Le respect ? Le vivre-ensemble ? C’est pas écrit. Alors encore une fois, je t’emmerde. J’ai le droit avec moi. Le bon droit de manger du foin.

 

 

 


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