Robert Redeker
Robert
Redeker

La réforme de l’orthographe ou le fanatisme des ânes de ce temps.

Certains esprits peuvent, avec une apparence de raison, juger surprenant et, au vu des drames du présent, déplacé, de tenir pour importante la querelle de l’orthographe. Au lieu de les éclairer, leur intelligence superficielle leur masque la vérité : les guerres de l’orthographe sont des guerres de civilisation. L’attitude devant une réforme de l’orthographe exprime un choix de civilisation. Il est assez piquant de s’amuser au spectacle des partisans d’un laxisme orthographique qui applaudissent des deux mains à une réforme imposée par décret, venue d’en haut, véritable fait du Prince.

L’orthographe n’est pas, contrairement à la réputation que lui en font ceux que Bernanos appelait « les imbéciles », la science des ânes. Une bonne orthographe naît du concours d’un grand nombre de qualités intellectuelles. Ici n’est pas le lieu d’en disputer. Retenons néanmoins le point nodal : l’orthographe est le rapport d’un peuple à son passé. Les mots sont des monuments. Ils sont l’existence dans le présent d’états passés de la langue. A travers eux continuent de subsister des façons de voir le monde qui se sont effacées. Leur écriture et leur lecture est toujours un voyage dans le temps. Les mots sont des fenêtres ouvertes sur le passé. Maintenir l’orthographe est aérer le présent en ouvrant ces fenêtres.

 

 « Barrer l’accès des générations nouvelles à la littérature »

 

Tenir à l’orthographe est manifester un esprit d’ouverture : vouloir que le présent reste ouvert sur son autre, le passé.  Inversement, tenir à ce que l’orthographe soit simplifiée au nom de la facilité, du prétendu bon sens et de l’utilité, de la paresse et de l’incuriosité, est exprimer un esprit de fermeture, de cloisonnement : enfermer la langue dans le présent. L’intransigeance dans la juste graphie des mots est la signature des intelligences ouvertes qui refusent le cloisonnement de la langue dans la prison du présent.

Aussi désastreuse réforme n’aura qu’un effet : barrer l’accès des générations nouvelles à la littérature, par exemple à Montaigne et Bossuet, à Racine et Chateaubriand. Il n’est pas impossible d’ailleurs que la censure de la littérature soit le véritable but poursuivi par les zélateurs de la simplification orthographique. Rien en effet n’est plus menaçant pour l’ordre économique et anthropologique qui se met planétairement en place que la littérature. Obstruer l’accès d’un peuple à sa littérature est obstruer son accès à son passé, empêcher la transmission de l’héritage. Non, l’orthographe n’est pas la science des ânes. C’est sa réforme dictée d’en haut qui est – pour employer une formule chère à un adversaire de Cyrano de Bergerac : l’excellent François de La Mothe Le Vayer dans ses Dialogues faits à l’imitation des Anciens-, le fanatisme « des ânes de ce temps ».

 


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