Nicolas Lafforgue
Nicolas
Lafforgue
Ma semaine précaire

Faire exister le moment présent

La semaine dernière je vous parlais de Victor du groupe « Baron Samedi ». Donc avec Victor on a bu des bières et on a discuté et ce que Victor a à raconter est super intéressant. Bon en même temps c’est un copain chanteur et les copains chanteurs quand ils ont du talent sont forcément intéressants. Et ceux que je fréquente ont du talent. Evidemment. Nous avons parlé d’art, de théâtre, pour approfondir ce que j’avais abordé dans une chronique précédente : Un artiste doit s’ouvrir le bide, se livrer totalement pour espérer être dans un processus de remise en question des codes, du système. Enfin ça c’est une hypothèse… Victor est super calé la dessus. Il m’a donc parlé du théâtre antique  grec. Cathartique, il épuisait le spectateur, épuisait les envies, régissait la cité par le divertissement. Ça ne vous dit rien ? Le divertissement ? Epuiser les envies ? Nous avons ensuite parlé des performances. Les performances que beaucoup résument à deux types qui se lacèrent avec des rasoirs sur scène. Mais non. Evidemment, ce n’est pas ça. Donc oui, dans la performance l’objectif est de briser la ligne entre spectacle et réalité, s’adresser au public pour faire exister le moment présent. La mise en danger des corps est une réalité que l’on affirme au spectateur qui n’en est plus vraiment un. Mais là encore, le spectateur est confronté à l’épuisement de ses sentiments premiers face à la violence de la proposition artistique.

Plus on discutait et plus je pensais à la Grèce

La violence sur scène épuise son envie de violence. On peut tirer la même conclusion sur la notion de révolte. Mais comment faire alors ? Si on ne dit rien sur scène, évidemment, on ne risque pas de changer quoi que ce soit, mais si on dit trop, si on se livre totalement… ça ne marche pas non plus. Victor a une idée la dessus, « commencer dans le théâtre… finir dans la rue »… Sortir le spectateur de sa zone de confort pour l’amener à retrouver progressivement une réalité que l’on rêverait, en tant qu’artiste, avoir modifiée. Plus on discutait et plus je pensais à la Grèce. Et c’est vrai qu’en ce moment on assiste à une tragédie et on aimerait beaucoup que les acteurs de cette tragédie modifient durablement nos réalités. Le peuple grec a validé dans une large majorité la volonté de Syriza de dire aux créanciers « vous êtes bien sympas les mecs, mais votre dette n’est pas la nôtre »… Pour que ça marche cette histoire, et si on se réfère à notre discussion avec Victor pendant l’apéritif, il faudrait deux trucs : se livrer totalement ET sortir du théâtre pour finir dans la rue. Se livrer totalement, ça n’a pas l’air bien parti. Ils ont viré Varoufakis, l’économiste le plus rock n’roll du monde, un peu trop rock n’roll d’ailleurs selon Tsipras. Pour que le miracle grec ait une chance d’exister on pourrait imaginer Tsipras dire à Merkel et Hollande : « Le peuple grec n’est pas à vendre, votre dette est inepte, absurde, nous ne paierons pas. » Dire ça c’est se livrer totalement. Il faut par contre sortir de « l’académisme de la transgression pour entrer dans la transgression de l’académisme » (il est bon Victor hein ?), et pour cela il faut sortir du théâtre pour finir dans la rue, sortir du théâtre, par exemple, c’est quitter la table des négociations pour retourner là où la démocratie est née : avec le peuple.


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