David Saforcada
David
Saforcada
bonapartiste

En janvier, deux grands unis par la mort …

 

Alors que mes pensées sont tournées vers la mémoire de Philippe Seguin, je ne peux oublier que comme moi, il tourna bien souvent ses yeux vers Louis Napoléon pour s’inspirer de « l’Empereur du peuple ». Ils sont morts à 2 jours d’intervalle et c’est donc un bien triste début de janvier. Le souvenir de la disparition de l’un me fait repenser à la mort de l’autre … Comme Napoléon Ier, comme Charles X, comme Louis-Philippe, Napoléon III est mort en exil. Sa mort cependant ne ressemble pas à la leur. Lorsque l’exilé de Claremont, l’exilé de Goritz et le captif de Sainte-Hélène disparurent du monde, leur carrière était close. Ils étaient entrés, vivants, dans la postérité et n’apparaissaient plus à leurs contemporains que comme des figures historiques. La nouvelle de leur mort semblait le mot fin écrit au bas d’un livre que chacun savait achevé. Elle réveillait les échos du passé, mais ne modifiait pas les spéculations de l’avenir. Elle remuait des souvenirs, mais ne brisait pas d’espérances. Elle était accueillie, en un mot, comme la fin naturelle de ces grands parents qui ont épuisé leur part de vie et sont arrivés au terme fatal du voyage. La mort de Napoléon III, au contraire, émut, saisit tout le monde comme nous émeut, comme nous saisit la fin de ceux qui s’en vont avant l’heure. Le monde, en effet, ne considérait pas sa tâche comme accomplie. La France et l’Europe comptaient encore sur lui. On ne s’habituait pas à le traiter comme un souverain détrôné. Il semblait n’avoir quitté la scène politique que pour réparer ses forces dans la retraite et pour fournir à ses contempteurs l’occasion d’étaler leur impuissance.

 “Invisible et muet, l’Empereur planait toujours sur les destinées de la France”

Dans Chislehurst, on ne voyait pas Sainte-Hélène, mais l’Ile d’Elbe. Ceux même que leurs préférences personnelles éloignaient du régime impérial, aimaient à sentir dans l’hôte silencieux de Camden une ressource suprême contre les suprêmes périls. Convaincus que sa main puissante les retiendrait sur le bord des abîmes, ils s’y laissaient insouciamment conduire. Invisible et muet, l’Empereur planait toujours sur les destinées de la France. Son nom suffisait encore à rassurer les bons, à faire trembler les méchants. Aussi, quelle joie cynique chez ceux-ci, quelle stupeur chez ceux-là, quand se répandit la nouvelle de sa mort, et comme on vit bien que les uns se sentaient débarrassés de leur plus redoutable ennemi, les autres privés dé leur plus énergique protecteur ! Dans la douloureuse émotion que cette nouvelle excita au cœur de l’immense majorité des Français, Il était aisé d’y découvrir aussi un noble sentiment: le regret de n’avoir pu réparer une grande injustice. La France n’avait pas fait la Révolution de Septembre, mais elle l’avait laissé faire; elle n’avait pas mis au pouvoir les auteurs de cet attentat, mais elle les y avait soufferts. Elle n’avait pas pris part à ce concert d’odieuses calomnies dont ils accablaient le captif de Wilhelmshohe, mais elle l’avait toléré. Ce souvenir lui pesait. Elle sentait bien que tout cela était immérité; que l’Empereur n’était ni lâche, ni fou, ni féroce, qu’il n’avait pas conspiré l’abaissement de la patrie; qu’il avait, au contraire, l’âme grande et haute, l’esprit vigoureux; qu’il aimait sincèrement la France. Qu’il la voulait riche, prospère et puissante… plus puissante, hélas, que ne le permettait la haine aveugle d’une opposition sans patriotisme. Qu’il avait voulu le bien, que ses fautes même étaient nées d’un instinct généreux. Qu’il méritait le surnom de « bien intentionné » que M. de Girardin lui disait réservé par l’histoire et qu’il avait pu, sans mentir, une année avant la guerre, se rendre ce témoignage à lui-même : « Certes, tout gouvernement est sujet à erreur et la fortune ne sourit pas à toutes les entreprises mais ce qui fait ma force, c’est que la nation n’ignore pas que, depuis vingt ans, je n’ai pas eu une seule pensée, je n’ai pas fait un seul acte qui n’ait eu pour mobile les intérêts et la grandeur de la France. En un mot, revenue d’un éblouissement qu’excusaient ses malheurs, la France avait lu, elle avait réfléchi, elle savait la vérité et regrettait de l’avoir méconnue. Elle n’osait encore, l’avouer hautement, car de tous les courages, celui qui consiste à reconnaître qu’on s’est trompé est parmi nous le plus rare, mais elle le laissait deviner de mille façons. Elle ne témoignait pas encore ses regrets pour la noble victime du 4 septembre, mais elle les témoignait indirectement par sa haine, chaque jour plus prononcée, pour les héros de cette journée maudite. Pour détruire leur oeuvre; pour rappeler celui qu’ils avaient renversé, elle attendait encore, croyant qu’il était de sa dignité de ne point paraître se déjuger trop vite… La mort venait de déjouer ces calculs… Ses regrets ne s’adresseraient plus qu’a une tombe ! Cette dette qu’elle avait voulu léguer à l’avenir, elle ne pourrait plus l’acquitter! Et la France, cette nation mobile, capricieuse, capable de tous les entraînements, de tous les excès, mais chez qui les instincts généreux ont toujours le dernier mot, en éprouvait au fond de l’âme un malaise qui ressemblait bien à du remords !

Elles aussi, les Puissances, espéraient en l’Empereur, en celui qu’on nommait jadis « la clef de voûte de l’ordre européen, » dont la main leur semblait seule assez puissante pour mettre un frein aux entreprises de la démagogie internationale et pour étouffer dans son foyer la gangrène révolutionnaire. Elles aussi, le crime de septembre les avait indignées. Elles n’en avaient accepté les conséquences qu’à contre-coeur et, à leurs yeux, l’exilé de Chislehurst n’était point déchu de sa dignité souveraine.

Tout cela ne s’est bien senti, bien compris, tout cela n’est clairement apparu qu’après le 9 janvier. Il fallait que Napoléon III mourût pour qu’on mesurât quelle place il occupait dans le monde. Il fallait que ce grand chêne, d’aspect vigoureux encore, mais intérieurement ravagé par le coup de foudre de Sedan, tombât, pour qu’à l’ébranlement causé par sa chute on vît quelles profondes racines le fixaient encore à la terre.

 

Il en est de même pour Philippe qui encore aujourd’hui, comme l’Empereur, éclaire nos réflexions politiques.

 

 

 


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