Nicolas Lafforgue
Nicolas
Lafforgue
Ma semaine précaire

De la bière et du vent

C’est la base. En tant qu’artiste, la base, c’est faire vendre de la bière. Si tu fais vendre de la bière tu as tout compris. Tu as gagné. Tu es dans les petits papiers. Il faut faire vendre, faire consommer et si les mecs consomment alors tu auras le droit de revenir. Pour refaire vendre. Un bon concert c’est celui qui a fait vider des fûts. « Non mais tu imagines on a passé deux cent quarante-cinq fûts ! ». Chouette. Je suis ravi. Quand j’ai commencé à écrire des textes et partir en répétition avec mes copains c’était ça mon idéal. Passer des fûts. Je me demande si les gars qui te disent ce genre de trucs se rendent compte de leur violence. Tu es aujourd’hui vendeur d’alcool. C’est génial non ? Je bosse pour France Boissons. Bon, évidemment, moi, la plupart du temps je n’ai droit qu’à un défraiement. Grosso modo on me paie l’essence. En tant que représentant de France Boissons je pensais mériter un fixe et un intéressement sur les ventes. C’est la base pour un commercial non ? Vendre. Même ceux qui regardent les vendeurs de bière avec dédain, c’est-à-dire les cultureux qui pensent avoir compris le truc et se réunissent de réunions en réunions pour parler de la musique actuelle avec plein de mots compliqués en « ing » vivent dans le monde de la vente. C’est pénible de vendre un groupe différent. Donc il faut que le groupe colle à des modes, qui changent hebdomadairement. Ne jamais voir le long terme. Ne jamais viser plus loin que la fin du mois. Pourquoi ? Parce que pris dans le piège d’une culture sans le sou. Pourquoi sans le sou ? Parce que manquant d’ambitions. Ça se mord la queue. Pas d’ambitions, pas de sous, pas de sous, pas d’ambitions.

« Des trucs qui renversent le buffet d’apéricubes »

C’est terrible, mais bon, il faut s’y faire. Pas d’ambitions, pas de sous… ça ne vous dit rien ? Si je vous dis, pas d’ambitions, pas d’idées, pas d’idées, pas d’électeurs ? Aujourd’hui, on nous appelle aux urnes. Pour voter pour un referendum organisé par le PS, du genre « tous ensemble c’est la fête ». Ils sont sérieux ? Non mais pour de vrai ? Ils pensent que, pour de vrai, le peuple de gauche va aller ratifier la politique gouvernementale dans l’optique de sauver leurs fesses et leurs salaires à la Région ? Vraiment ? Et les idées ? Je sais que le principe c’est de vendre du vent, là ou d’autres vendent de la bière. De l’autre côté, à gauche, c’est-à-dire ceux qui n’ont pas complètement oublié ce qu’est être de gauche, ce n’est pas bien plus réjouissant. On nous explique que l’objectif c’est « changer le monde ». Et comment ? En mettant en place une charte pour les élus. Et en s’unissant au lieu de partir chacun de son côté. Ça c’est la base les copains. Ne pas avoir des élus corrompus et essayer de s’allier pour gagner une élection, ce n’est pas changer le monde. Ou alors on n’a pas vraiment la même idée du monde et du changement. Là aussi on vend, en pensant que celui qui va vendre le mieux son petit lot de bonnes idées remportera la Région et pourra couper des rubans et prendre les apéros gratos. Viser le long terme, se dire que nous, le peuple, voulons une révolution totale, et tant pis si pendant ce temps on vit dans l’ombre. Tant pis, si les vendeurs de bières sont mécontents. Vivre dans l’ombre et développer les idées qui nous feront gagner demain. Mais de vrais trucs. Des trucs qui renversent le buffet d’apéricubes du CG ?. Repartir de zéro, réinventer le monde et ses idées et ne plus accepter de vivre à la petite semaine. Nous en tous cas, avec mes copains on essaie. On ne vend pas de bière, alors on n’est pas un bon groupe. Mais on sait que nous, nous essayons. Comme beaucoup d’autres.


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