Philippe Goirand
Philippe
Goirand
Militant de Nouvelle Donne

Croissance : la grande illusion.

Croissance ou décroissance ? Pourquoi nous poser la question puisque de toute façon, la croissance s’arrête (du moins dans les pays “développés”). J’ai récemment eu un échange “contradictoire” avec un prof d’économie sur le sujet. A l’écouter, l’économie peut presque se résumer à la recherche de la croissance…, l’emploi, le développement humain ou environnemental ne pouvant s’évaluer qu’en évolution du Produit Intérieur Brut et donc en croissance. Ce fait semble indiscutable (du moins en matière de développement humain) pour les 30 Glorieuses. Entre 1945 et le premier choc pétrolier de 1973, c’est bien une période faste que nous avons connue avec une croissance de l’ordre de 6% par an et le plein emploi à la clé, mais dans un contexte géopolitique bien précis : plan Marshall et reconstruction, post-colonialisme et énergie pas chère. Notre croissance passée s’est donc nourrie d’une forte demande en progrès technique et humain, mais aussi grâce au “moteur” d’une énergie pas chère aux mains des puissances coloniales. Notre croissance passée s’est faite sur l’exploitation d’une partie de la population par une autre, sur la prédation, l’injustice et la violence. Et par « bonheur », la question écologique ne se posait pas… Cette période n’en finit pas de se terminer, le Moyen-Orient et l’Afrique étant toujours au cœur de la guerre énergétique en cours. Parler croissance, c’est parler d’expansion infinie dans un monde fini en ressources énergétiques. Est-ce possible avec d’autres moteurs qu’une énergie abondante et bon marché ? Quels nouveaux moteurs depuis les années 70-80 ?

Le boum de l’informatique et des réseaux a profondément bouleversé notre économie, tant dans son fonctionnement que dans la foule de nouveaux produits et services proposés. Mais si la dématérialisation, les puissances de calcul décuplées ont amené un surplus d’efficacité, notre besoin en énergie a continué d’augmenter… L’énergie qui a servi à démultiplier nos capacités industrielles reste indispensable malgré la dématérialisation des biens et services ou leur miniaturisation, compensée par leur nombre croissant et la mondialisation. La mondialisation est un moteur parce qu’elle favorise les économies d’échelle, le partage et la multiplication des produits, services et savoirs. Un terrien consommateur a aujourd’hui plus pour moins cher… Mais là aussi, la facture énergétique mondiale s’accroît du fait de la multiplication des échanges… Demandons-nous aussi si un yaourt qui fait le tour de l’Europe entre ses différentes étapes de fabrication constitue un progrès en termes d’efficacité économique ou de bien-être commun… Je reformulerai ma question. Plutôt que de parler Moteur, parlons Énergie… Existe-t-il une énergie abondante et pas chère répondant à notre besoin de croissance infinie ? Vous pensez qu’en bon écologiste, je vais vous parler des énergies renouvelables. Et bien non. Pas tout de suite en tous cas.

À partir des années 80, c’est le développement du crédit et de l’endettement qui a compensé le choc pétrolier pour tenter de conserver la croissance.Logique. Toute personne qui connait une mauvaise passe financière a ce premier réflexe, à fortiori si elle est accro à un train de vie. Reporter les échéances. En France, la dette publique représentait 20% du PIB en 1980. Nous frisons aujourd’hui les 90%. Et c’est là que l’”intelligence” humaine semble pour le coup sans limite… puisque l’industrie financière (autrement dit les banques ;-) a développé un épatant savoir-faire, mobilisant la crème de nos élites matheuses pour créer des martingales toujours plus magiques et incompréhensibles. Pas de jaloux, il y en aura pour tout le monde ! Particuliers, entreprises, collectivités territoriales et Etats : grâce au traité européen de Lisbonne, ces derniers ne peuvent plus emprunter à une banque centrale et doivent donc emprunter aux banques privées… Il est clair qu’il a aussi fallu à nos chers (…) banquiers quelques bonnes relations au sein des exécutifs pour nous faire gober que de l’argent emprunté par les banques à 0,15% à la Banque Centrale Européenne, elles le prêtaient à 1, 2, 3… 5% et aujourd’hui à 2,5% à la France. Ça fait cher les frais administratifs… Voilà donc une magnifique énergie parfaite pour le moteur d’une croissance infinie dans un monde fini et qui consiste à léguer nos dépenses courantes aux générations futures, en même temps que nos déchets nucléaires (désolé, ça m’a échappé). Il est clair qu’une dette modérée est parfaitement justifiée pour financer des investissements, des infrastructures utilisées pendant plusieurs décennies. Mais à près de 2 000 milliards de dette publique cumulée en France, nous ne sommes pas dans l’ordre de grandeur (par exemple) du dernier appel à projet « Transports collectifs et mobilité durable » qui s’élevait à 450 millions d’euros avant d’être gelés pour cause de bonnets (d’ânes) rouges. Autre exemple, les investissements ferroviaires en France représentent entre 5 et 10 milliards par an.

 

« L’énergie rare et chère »

 

Le traitement financier de la croissance ne consiste donc qu’à reporter à plus tard la catastrophe, qui sera d’autant plus violente que nous n’aurons pas changé de modèle à temps. Et pour celles et ceux qui se réveilleront trop tard, nos amis banquiers leur diront d’aller se faire voir chez les Grecs. Aujourd’hui, la droite comme la gauche sont face à un mur infranchissable sur la question de la croissance. Leur logiciel est obsolète. Les stratégies essentiellement employées sont des stratégies de diversion : questions sociétales, commémorations, exploitation des faits divers… La seule stratégie efficace consistant à mieux partager le travail a malheureusement été malmenée par le gouvernement Jospin. Un peu comme aujourd’hui avec les rythmes scolaires, ou comment décrédibiliser une bonne idée en la mettant en œuvre systématiquement et sans concertation… Les écologistes ont autant “séché” que les autres pour développer l’emploi. On ne résoudra pas tout avec la rénovation thermique des bâtiments et l’économie sociale et solidaire… Mais eux au moins défendent le partage du temps de travail. C’est une réflexion partagée par tous qui doit nous amener à diversifier tous les moyens de création d’activité. En particulier sur l’efficacité énergétique puisque l’énergie rare et chère est un réel frein au développement humain. Remettre sur la table du débat la réduction du temps de travail est nécessaire. Il est ridicule d’avoir une société qui exploite jusqu’au burn-out tant de gens et en laisse autant d’autres dans l’inaction. Mais le débat doit prendre en compte tous les facteurs possibles. Des secteurs d’activité aux prises avec une forte concurrence internationale doivent être regardés différemment de ceux où la concurrence est locale, comme la grande distribution.

Je ne trouverais pas choquant (et même logique, pour tout dire) de viser une réduction hebdomadaire du travail en acceptant d’augmenter l’âge légal de la retraite. Si l’on excepte de nombreux cas particuliers, s’accrocher à la retraite à 60 ans comme à un cas général est une hypocrisie… Mais il me semble clair que toutes les réflexions, initiatives, stratégies possibles n’auront d’efficacité pour retrouver de l’emploi que si nos Etats se libèrent de la domination des banques et récupèrent une partie du magot subtilisé.

 


UN COMMENTAIRE SUR Croissance : la grande illusion.

  1. Olev dit :

    Bien d’accord mais juste une remarque sur la retraite… partir tôt à la retraite c’est aussi un moyen de partager le temps de travail et de profiter ensuite différemment de la vie ensuite.
    Et une question, le partage du temps de travail c’est à salaire égal ou à salaire proportionnel ? la seconde solution ne me choquerait pas (sauf pour les plus petits salaires et selon la personnes à charges)… vivre mieux avec moins c’est une vision cohérente d’une vie “soutenable” pour la planète.

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