Alex Lekouid
Alex
Lekouid
L comme Lekouid

Comme une lettre à la poste

Je viens de jouer mon One Man show. Après m’être rafraîchi, je rejoins Inès la productrice pour trinquer à la réussite de cette soirée, ainsi que sa fille Manon. C’est une jolie jeune femme de 18 ans, que j’ai connue toute petite ; je la regarde mais je n’arrive pas à reconnaître l’enfant de mes souvenirs. Elle râle après sa mère et insiste pour prendre un hôtel sur place, car elle estime que nous sommes tous trop fatigués. Inès répète pour la énième fois agacée que nous devons être à Tour pour 9h du matin, il y a un autre spectacle à assurer. Nous avons fait plus 500 km dans la journée, donné une représentation la veille et peu dormi, nous sommes en effet tous exténués. La voiture chargée, nous prenons la route ; dans 4h30 nous devrions être au rendez-vous. Manon est sur le siège passager, Inès au volant et moi sur la banquette arrière. Cela fait une centaine de kilomètres que nous roulons et notre chauffeur baille et baille encore tout en tapotant sa cuisse ; les coups de volant pour remettre le véhicule sur la bonne voie, font monter l’angoisse, dans le silence de la nuit. Tout à coup, Manon éclate en sanglots, saisie Inès réagit aussitôt « mais qu’est-ce qu’il y a ? » Manon bégaye « j’ai, j’ai peur de te le dire, maman ». La mère rassurante. « Tu sais que tu peux tout me dire ma fille ». Manon relève la tête « Tu promets de ne pas crier et de m’écouter jusqu’au bout man ? » Inès est désarçonnée « Tu as ma parole mon bébé, qu’est-ce qu’il y a ? » La fille regarde sa mère un long moment et dit en défaillant « Maman, je suis enceinte ! » Inès plonge son regard devenu menaçant dans celui de sa fille « Quoi ! Dis-moi que ce n’est pas vrai ! Mais ce n’est pas possible ! Nous en avions pourtant parlé, tu m’avais promis ! C’est ton ami Antoni c’est ça ? Je le savais ! » « Non maman , il n’y est pour rien, je t’assure. C’est l’autre matin, un garçon est venu sonner à la maison, je lui ai offert un café, on a discuté, il était gentil et puis voilà quoi ! ». Inès est totalement désemparée « et puis voilà ! Mais tu es devenue folle ! Qui est ce garçon ? » Manon cherchant ses mots « je ne sais pas, il livrait des paquets ». Inès « mais qu’est-ce que tu me racontes ! Et c’est maintenant que tu me le dis ! Quand est-il venu ? » Manon ne pleure plus et tente de dédramatiser « Oh, c’était, il y a trois ou quatre mois ». Inès effarée « Trois ou quatre mois? Mais tu es enceinte de combien ? » Manon « ah ben ça je sais pas, peut-être de deux ou trois bébés ! On ne peut pas savoir maman ! On verra bien ! »… Le pugilat verbal et les rebondissements ont duré jusqu’à ce que l’on arrive à destination. Surexcités, nous descendons de la voiture, Manon prend sa mère dans les bras et dit « ce n’est pas vrai maman ! Tout ce que je t’ai raconté est faux ! J’avais tellement peur qu’on se tue sur la route, que j’ai eu cette idée pour te tenir éveillée, et ça a marché ! » Elles se sont regardées, puis ont éclaté de rire jusqu’aux larmes.  Entre la mère qui, motivée par son engagement professionnel nous a fait inconsciemment côtoyer la mort et la fille qui nous a fait imaginer ses bébés, pour nous maintenir en  vie,  j’ai compris que nos priorités dans l’existence définissent  nos choix avec leurs conséquences. Désormais, je choisirai l’hôtel ou un train de nuit, afin de voir un jour les enfants de Manon appeler Inès, mamie et trinquer à la vie…

 

 


Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Le temps imparti est dépassé. Merci de saisir de nouveau le CAPTCHA.