Organiser l’oubli

 

 

Ça y est, l’aéroport est vendu. Coactionnaires, Jean-Luc Moudenc, pour Toulouse Métropole, Martin Malvy, pour la Région, Pierre Izard, pour le Département, Alain Di Crescenzo, pour la CCI, ont appris par la presse qu’ils s’étaient fait rouler dans la farine. En laissant croire que c’était une forme de victoire qui leur revenait, ils ont juré qu’ils « veilleraient » à rester majoritaires dans le capital, grâce au soutien de l’Etat. Justement, ils ont pu lire que l’Etat avait vendu ses voix à l’acquéreur. D’aucuns se seraient fâchés d’avoir ainsi été poignardés dans le dos. Pas eux. En a-t-on entendu un se plaindre ? Non. Voire susurrer un « ah bon » ? Pas même. Tous sont revenus à leurs affaires comme si de rien n’était. Persuadés que ce silence fracassant était dû à une panne de leurs services de com’, le JT leur a posé la question[1] : qu’avez-vous fait de la « vigilance » qui ornait vos communiqués ? Ils n’ont pas desserré les dents, un peu comme s’ils mordaient un oreiller. Endormis, déjà, après avoir fait semblant de ronfler un peu. Tout se passe comme s’ils souhaitaient qu’on les oublie sur ce sujet. On les comprend quand même : expliquer aux riverains que multiplier le trafic par trois (c’est l’objectif annoncé) n’entraînera ni nuisances, ni pollution supplémentaires relève d’un exercice rhétorique auquel la vie locale des ronds-points, des salles polyvalentes et des goûters du troisième âge ne les prépare guère.

 

« Pour les seuls beaux yeux d’Emmanuel Macron ? »

 

De la même façon, on ne devra pas oublier que le groupe Symbiose[2] n’est pas constitué que de mécènes. Sans doute ces gentlemen respecteront-ils  un délai de décence d’une, voire deux années. Mais peut-on ignorer qu’on ne se déleste pas de 308 M€ pour les seuls beaux yeux d’Emmanuel Macron ?  Il n’est qu’à voir ce qu’ont fait leurs homologues après la reprise partielle du port du Pirée[3], en 2010 : augmentation des cadences, verrouillage des salaires et sortie des syndicats par la grande porte. Certes, on a encore des barrières en France, mais ce ne sont plus les politiques qui les tiennent. En tout cas, pas les nôtres. Eux, ils croient encore, que Symbiose va leur refiler, un jour, une part de ses actions : « ils s’y sont engagés », plastronnent-ils. Bien sûr. On sait, par l’usage, que le libéralisme est hautement compatible avec la parole donnée.

Cet aéroport est un drôle de naufrage. Où l’on voit l’UMP Jean-Luc Moudenc voler au secours d’Emmanuel Macron qu’il pressent « victime d’une attaque politicienne » dont Médiapart -« journal à sensation »- serait à l’origine. Alors qu’à Nice, où l’aéroport est aussi menacé de privatisation, son homologue tout aussi UMP, Christian Estrosi se reconvertit aux vertus de la démocratie participative en faisant valoir que la cause mérite au moins un référendum local.

On n’oubliera pas non plus la déconvenue de  Martin Malvy, expliquant qu’il était allé voir « personnellement » Emmanuel Macron et Valls. Il aurait alors obtenu des « engagements », selon lesquels l’Etat resterait aux côtés des collectivités locales. Et ainsi l’usage nous amène à savoir que le socialisme réinventé devient hautement incompatible avec les amis d’hier.

En l’état actuel de la situation, les discours n’ont plus de prise. Nos élus vaincus sans avoir combattu, le savent. L’avenir appartient au temps et tout le monde en joue. Port du Pirée, Arcelor Mittal, Molex, Storagetech : mieux que sur leur gestion carnassière, les fonds spéculatifs prospèrent plus sûrement sur le renoncement de tous. En organisant leur silence, nos matamores-cassoulet préparent l’amnésie nécessaire en cas de déconvenue ; mais soyez certains qu’en cas d’embellie, la mémoire leur reviendra.

 

 

 

 

 

 


UN COMMENTAIRE SUR Organiser l’oubli

  1. patrick.le-normand dit :

    bon article de philippe , toujours cette verve!

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