Soyons optimistes

En 1924 Erich von Stroheim tourne “Les Rapaces”, son chef-d’œuvre sur les conséquences sociales de la cupidité. En 1987, les traders Michael Milken et Ivan Bocoky inspirent “Wall Street” d’Oliver Stone en déclarant «Greed is good» (la rapacité est bonne), juste avant d’être emprisonnés pour délit d’initié. Aujourd’hui, dès maintenant, alors que la réalité semble ne pas avoir besoin d’un nouveau film, beaucoup (gouvernants et chroniqueurs) instruisent le procès du capitalisme financier contemporain au regard de ce qu’avait été le capitalisme industriel, souvent interprété comme un capitalisme social.
Comme le souligne l’économiste Daniel Cohen «la crise actuelle constitue une forme de perversion du système financier, une excroissance dangereuse et inutile jusqu’ici contenue. Le capitalisme, la mondialisation du marché vont continuer. Mais l’euphorie du laisser-faire et du mépris des pauvres va prendre du plomb dans l’aile.» Et l’économiste d’envisager le scénario suivant : «nous allons assister à un rétrécissement général du crédit, un “crédit crunch”. Combien de temps cela va-t-il durer ? Sera-ce long et durable, comme au Japon, c’est-à-dire plus de dix ans ? Le cap va-t-il être passé plus rapidement et sans trop de dégâts avec les 1 000 milliards de dollars américain et les nationalisations européennes ?

 


Une certitude : nous allons vivre deux années noires (2009 et 2010) qui s’accompagneront de remises en question sur le terrain économique et financier mais aussi sur le terrain politique.» Une autre certitude, celle écrite par John Kenneth Galbraith dans sa “Brève histoire de l’euphorie financière” :

- «Les facteurs qui induisent les égarements répétés dans la démence financière n’ont pas changé depuis la tulipomanie de 1636-1637 (première bulle spéculative de l’histoire, fondée sur le commerce de la tulipe)» ;
- «De toute évidence, l’épisode spéculatif où la hausse provoque la hausse est interne au marché lui-même. Et le krach son point culminant aussi.»
- «Le seul remède, en fait, ce serait un scepticisme renforcé, qui associerait résolument l’optimisme trop affiché à l’imbécillité probable et ne lierait pas l’intelligence à l’acquisition ni à l’emploi, ni à la gestion de grosses sommes d’argent.»
Reste à l’urbaniste et au philosophe Paul Virilio, adepte de la formule d’Hannah Arendt «le progrès et la catastrophe sont l’avers et le même revers d’une même médaille», à nous donner une des clés sinon la clé du krach actuel représentant «l’accident intégral par excellence.» Pour le philosophe, «on ne peut comprendre ce qui se passe si on ne met pas en place une économie politique de la vitesse, générée par le progrès des techniques et si on ne la lie pas au caractère accidentel de l’Histoire». Et de souligner : «On dit que le temps, c’est de l’argent. J’ajoute que la vitesse – la Bourse le prouve – c’est le pouvoir. Nous sommes passés d’une accélération de l’Histoire à une accélération du réel. C’est cela le progrès. Le progrès est un sacrifice consenti.» Et le krach montrerait que «la Terre est trop petite pour le progrès, pour la vitesse de l’Histoire. D’où les accidents à répétition.»

 


«Cela fait trente ans que l’on fait l’impasse sur le phénomène d’accélération de l’Histoire, et que cette accélération est la source de la multiplication d’accidents majeurs». Et Paul Virilio de penser – un peu comme Daniel Cohen – que «le krach risque de déstabiliser l’État, dernier garant d’une vie collective… Si la Bourse continue à baisser, c’est l’État qui sera à son tour en faillite, et va plonger les nations dans le chaos.»
Et nous voilà à nouveau ballottés entre catastrophisme éclairé et catastrophisme absolu, entre reconstruction du système ancien et rêve concret de la matérialisation d’une nouvelle utopie, entre limites de la démocratie gouvernante et contestation – peut-être violente – de la démocratie gouvernée, entre agitation exécutive et réflexion parlementaire, entre réglementation déclarant hors-la-loi la crédulité financière et mise en place d’un corpus de lois impressionnant, «probablement oppressif et à coup sûr inefficace» (J.K. Galbraith).
Face à l’angoisse croissante et à la peur absolue, il faut opposer «l’espérance absolue». Churchill affirmait, avec son volontarisme légendaire, que «l’optimiste est quelqu’un qui voit une chance derrière chaque calamité». Soyons optimistes !

Stéphane Baumont



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