Ravitailleurs américains ; Et si EADS avait tout gagné ?

Le Pentagone américain a décidé après des années de procédure de confier à Boeing son marché de ravitailleurs. Une déception pour EADS qui lorgnait sur ce contrat juteux mais l’avionneur européen n’a peut-être pas tout perdu. En effet, Boeing a dû faire d’énormes sacrifices qui risquent de le pénaliser dans les années à venir.

 
Le rêve américain ne se réalisera pas tout de suite pour EADS. La semaine dernière, le Pentagone a annoncé son verdict concernant “le contrat du siècle” selon certains observateurs : ce sera Boeing qui livrera à l’armée américaine ses 179 ravitailleurs. Une décision somme toute logique puisque l’Etat américain a préféré privilégier l’une de ses entreprises, malgré les discours de façade de Barack Obama sur l’équité de la compétition. Le patriotisme économique l’a emporté pour faire triompher le “home made” et garantir à la clé 50 000 emplois dans un pays touché par le chômage. Du côté d’EADS, on a tout d’abord encaissé la nouvelle avec une certaine amertume, l’avionneur européen voyant s’envoler un contrat de plus de 30 milliards de dollars : «On est déçu et perplexe», a indiqué le patron Louis Gallois. «On s’interroge sur les raisons pour lesquelles on a perdu. Je crois que l’US Air Force a indiqué hier soir (24 février, ndlr) que c’était une question de prix. Nous aurons l’occasion d’avoir un débriefing et nous verrons pour quelles raisons nous avons perdu et dans quelles conditions.»

« L’échec de l’Europe »

Les élus politiques n’ont pas caché eux non plus leur déception : «La décision du gouvernement américain doit pour le moins interroger les autorités françaises et européennes» a déclaré le président de la région Midi-Pyrénées, où se trouve le siège d’Airbus, Martin Malvy. «Paris et Bruxelles doivent exiger la transparence. Airbus était favori, y compris aux Etats-Unis, pour l’attribution de ce contrat. Je suis, pour ma part, au-delà de la simple perplexité. Quant on voit tous les jours comment s’organise la compétition mondiale, il faut arrêter de nous parler de “la concurrence libre et non faussée”. Les Etats-Unis protègent leur industrie. La Chine refuse de mettre son taux de change en discussion. Pendant ce temps, la France perd ses emplois industriels. Près de 20 % au cours de la décennie qui vient de s’achever, 9 % entre 2008 et 2010.» Bernard Carayon, député UMP du Tarn, n’a pas ménagé la politique économique européenne : «L’échec d’EADS n’est pas celui d’une entreprise mais celui de l’Europe. (…) EADS n’a pas lutté contre Boeing mais contre un Etat tout entier mobilisé pour gagner, au prix de méthodes ingénieuses et parfois inqualifiables. (…) L’Amérique n’a pas d’amis quand elle défend ses intérêts nationaux. Elle ne respecte jamais les règles du marché quand celui-ci ne lui garantit pas le succès. L’Europe des succès industriels majeurs n’existera que lorsqu’elle se débarrassera de ses dogmes économiques libéraux et se dotera de nouveaux outils institutionnels, juridiques et commerciaux adaptés au monde moderne. En clair : d’une vraie politique industrielle commune.»

 

Boeing à la traine

Cet échec face à Boeing aura donc peut-être le mérite d’engager une prise de conscience sur le modèle économique à adopter en Europe. Mais derrière la défaite apparente se cachent pour EADS des lendemains qui chantent. En effet, dans la course au marché de l’armement américain, Boeing a laissé quelques plumes qui risquent de lui coûter cher dans les années à venir. D’abord, l’avionneur a dû casser ses prix pour obtenir le contrat, perdant ainsi 40 % de marge. Car la Défense américaine a pour la première fois ouvert son marché à la concurrence, mettant fin au monopole de Boeing qui fixait jusqu’à présent ses exigences financières. L’avionneur américain devra donc jouer serré pour livrer les 18 premiers 767 en 2017. Cet appareil vieillissant ne faisait d’ailleurs pas le poids en termes techniques face à l’A330 militarisé d’Airbus. Boeing a promis de moderniser son avion en se basant sur son modèle ultra moderne de 787 “Dreamliner”. Problème : ce long-courrier n’existe actuellement que sur le papier et les premiers essais ne sont pour l’instant pas concluants. Une armée d’ingénieurs va être mobilisée pour répondre à temps aux exigences du calendrier et éviter des retards de livraison, et donc des pénalités financières. Mais les têtes pensantes de Boeing sont déjà “overbookées” pour les mois qui viennent avec le lancement attendu du nouveau Jumbo 747-8 et les aménagements à faire sur le projet de “Dreamliner”. Alors que dans le même temps, Airbus livrera son premier avion militaire A330 et donnera le top départ à son A320 NEO, version modernisée et plus économique de son long-courrier vedette.
EADS a donc de quoi se rassurer, et ne perd pas de vue une implantation de sa production aux Etats-Unis afin de passer en zone dollars. «Nous avons d’autres perspectives avec le Pentagone, notamment d’hélicoptères et nous pouvons développer d’autres activités aux États-Unis dans le domaine de la sécurité, des services, de la défense», a expliqué Louis Gallois. Airbus a d’ailleurs l’ambition de vendre 400 A400M en 30 ans et fait aujourd’hui la course en tête face à Boeing dans plusieurs pays émergents. En début de semaine, TAM Airlines, principale compagnie aérienne brésilienne, a signé un protocole d’accord portant sur 32 appareils dont 22 A320 NEO. «Nous avons perdu une occasion de business, nous en trouverons d’autres», conclut le patron d’EADS.

Sophie Orus


Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Le temps imparti est dépassé. Merci de saisir de nouveau le CAPTCHA.