L’Europe, produit de l’Histoire

À la une des médias en cette fin de week-end de Pentecôte jusque-là marquée par la victoire de Bordeaux en championnat de France de football, par la défaite de Nadal à Roland Garros mettant ainsi Federer sous pression, la disparition d’un A330 d’Air France effectuant la liaison entre Rio de Janeiro et Paris : et chacun d’y aller de son hypothèse dans le plus grave accident qu’ait connu Air France dans son histoire ; et chacun d’attendre le résultat des recherches engagées dans une zone aussi éloignée de l’Amérique Latine que de l’Afrique. Une émotion très médiatisée qui ouvre le front du catastrophisme et au cœur de laquelle le Chef de l’État et les médias se sont engouffrés pour mieux informer et s’inscrire dans un compassionnel d’autant plus pathétique que la banalisation et la sécurité du transport aérien ont fait de ce type d’accidents une exception autant qu’un drame absolus.

  

À la veille du scrutin des Européennes, les meetings se multiplient et les sondages mon- trent que le taux d’abstention pourrait être plus important qu’en 2004. Discours, commentaires, chroniques ne semblent pas, pour le moment, prendre en compte les risques d’une déflation prolongée en Europe qui font pourtant resurgir le spectre de la crise de 1929 qui avait été caractérisée par un long épisode de déflation, à savoir une baisse généralisée et prolongée des prix, conjuguée à un repli des salaires de la production industrielle, de la consommation et des investissements. L’Europe, à la veille de ces élections n’en est pas là mais le reflux des prix pourrait entraîner une inflation négative. Que faut-il d’ailleurs redouter le plus ? La déflation demain ou l’inflation après-demain ? Ces simples questions prouvent le désarroi des spécialistes et la profondeur du ma- rasme actuel. Comment dès lors espérer la lumière d’une forte participation quand on manque à ce point de réponse sur l’essentiel.
De réponse l’ancien ministre Hubert Védrine en apporte sur un certain nombre de points : «Les controverses générales sur l’Europe sont épuisées depuis le référendum de 2005… Le rôle précis du Parlement européen n’est toujours pas perçu ni expliqué, c’est pourtant simple, il suffit de désigner 72 parlementaires français sur 785 qui auront un important pouvoir de co-décision dans des domaines très concrets pour la vie des gens… Il s’agit simplement de décider si le Parlement européen, et donc la Commission qui va en résulter sera plutôt de droite ou de gauche, c’est une raison civique et politique suffisante pour aller voter». Cette raison suffira-t-elle à convaincre l’immense armée des abstentionnistes surtout si l’on ajoute cette qualification de l’ampleur de l’enjeu par l’ancien Ministre de François Mitterrand : «L’enjeu est de savoir si l’Europe sera une puissance ou la simple succursale du système occidental, un espace passif, une grande Suisse dans laquelle il fait bon vivre». Autant d’éléments à leur manière percutants et convaincants : seront-ils en mesure de mettre fin au quadruple déficit dont souffre cette campagne : déficit de traçabilité du vote (quel député pour quelle majorité ?) déficit d’enjeu (campagne sans problématique claire et dominante) déficit d’incarnation induit par de bien curieuses circonscriptions régio- nales, enfin déficit démocratique (le “non” au projet du Traité constitutionnel de 2005 n’a pas empêché l’adoption par le Congrès). À chaque parti politique de mobiliser, de trouver les marqueurs idéaux d’unité et de remobilisation afin d’éviter l’abstention différentielle. À chacun d’essayer de trouver le souffle permettant à l’électorat de croire comme l’écrit Dominique de Villepin que «l’Europe doit être refondée car elle reste une idée neuve… l’Europe puissance pouvant être le fer de lance de la multipolarité» ; aux candidats de ne pas oublier ce qu’écrivait Emmanuel Berl : «L’Europe n’est pas une donnée géographique mais un produit de l’Histoire».

Stéphane Baumont


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