Le rêve américain

Au moment même où Emmanuel Todd nous décrit, avec sa plume de polémiste plus que de démographe, “le moment Sarkozy” («phase étrange durant laquelle les conventions politiques explosent, les traditions idéologiques disparaissent, les bonnes manières s’évanouissent»), le fait qu’il faut prendre le Président de la République au sérieux «en tant que révélateur d’un état de crise psychologique, idéologique, économique de la société française».

Au moment où cet essayiste n’hésite pas à envisager «une disparition de la démocratie» ; au moment où d’autres comme Marcel Gauchet le définissent comme «le premier président de l’ère des médias, le premier homme politique française qui a totalement intégré la logique médiatique dans sa méthode de gouvernement… qui a compris comment les médias changeraient complètement la façon de gouverner et comment l’art de gouverner aujourd’hui passait par les médias» ; au moment même où l’élection américain surmédiatisée (au niveau mondiale) – «Obama va nous rendre l’Amérique» écrivait Bernard-Henri Lévy ; «Est-ce que l’élection du premier Président noir correspondrait à un phénomène de regénération de la démocratie américaine» (le mythe du système qui rebondit toujours comme un phénix qui renaît de ses cendres) s’interroge E. Todd ; au moment où certains persistent à se demander si les États-Unis sont voués à un destin théocratique ou ploutocratique, la conjoncture présente un paysage politique tel en cette première semaine de novembre qu’on peut s’interroger sur “le rêve américain” de Nicolas Sarkozy, son «je fais un rêve» de septembre 2006 lors de son discours aux jeunes de l’UMP (à la manière du Martin Luther King devant le Lincoln Memorial en 1963 – «I have a dream»).
Sur quoi portait alors ce rêve ? «Sur la France de toutes les couleurs et de toutes les religions… La France qui rêve d’emploi, d’école, d’intégration, de promotion sociale». Rêve qui revient plus de quarante fois lors d’une allocution à Marseille en 2007, rêve que semble inclure l’Amérique pour mieux la dépasser («j’ai l’intention de mettre en œuvre une politique de civilisation pour que la France soit l’âme de la nouvelle Renaissance dont le monde a besoin» lance-t-il lors de sa première conférence de presse le 8 janvier 2008).

 


Sportif, self made man, plein de ces vertus américains que sont le zèle, la jeunesse, l’énergie, le franc-parler, “Sarkozy l’Américain” se veut l’artisan de la grande réconciliation entre la France et les États-Unis, soucieux de vivre dans l’hexagone le bon vieux mythe roboratif même s’il est pathétique de “Kennedy à la Française” («Vous avez aimé Jackie, vous adorerez Cecilia») puis Carla (élégante et cosmopolite comme Jackie K.), souhaite enrichir en l’amendant le préambule de la Constitution en important le concept américain de diversité ethno-raciale («Garantir le respect de la diversité pour rendre possibles de véritables politiques d’intégration»). Se voulant le porte-parole d’une laïcité positive, le Chef de l’État fait aussi l’éloge d’une certaine religiosité américaine, suscite les 100 000 signatures de la Ligue de l’Enseignement quand il donne, à St Jean de Latran, plus de sens moral et de civisme au prêtre et au religieux qu’aux valeurs républicaines prônées par l’Instituteur. Il se voulait (au moins jusqu’à la crise) «libéral né» plus que dirigiste comme si le rêve américain s’arrêtant (pour cause de crise) aux États-Unis, il s’arrête aussi en France (par interdépendance des économies occidentales).
Du «I have a dream» de 2006 au «I have a nightmare» («je fais un cauchemar» non médiatisé) des temps de crise de “l’Octobre noir” de 2008, sur fond d’“Obamania”, le rêve américain du Président Sarkozy a évolué. Au point de se transformer en “rêve européen” ? Peut-être quand on lit dans son action et ses dernières déclarations son nouveau volontarisme, l’Europe étant aujourd’hui comme l’écrit Bruno Le Maire «le seul ensemble international à défendre un projet de société et pas seulement un projet économique ou de puissance.»

Stéphane Baumont


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