Le capitalisme est-il moral ?

Sommet du G20 : les journaux, chroniques, éditoriaux et commentaires n’ont cessé et ne cessent de parler de ce moment historique, de ce «sommet de tous les espoirs» qui réunit les représentants de 20 pays (les sept nations les plus riches regroupées au sein du G7, l’Union Européenne et les grands pays émergents dont la Chine, l’Inde et le Brésil). Tous se penchent sur une planète frappée par une crise monétaire, bancaire, immobilière, boursière, économique et sociale, mais aussi – comme nous le verrons un peu plus loin – morale.

 
Au menu de ce G20 de Londres : la lutte contre les paradis fiscaux abritant hors de tout contrôle, fonds spéculatifs, grandes fortunes et trafiquants de tout poil ; donner une dot plus importante au FMI dont le patron DSK en s’affichant à l’Élysée et sur France 2 a rappelé, sans le dire – mais le silence est toujours lourd de non-dits surtout en politique intérieure – qu’il était en réserve de la République au moment même où Ségolène Royal gagnait son procès contre Paris-Match fêtant son soixantième anniversaire et où Jacques Delors donnait des interviews tous azimuts (du Monde à La Tribune il souligne qu’il s’agit de «transformer cet État-Providence, qui joue sur les flux monétaires, en un État de services adaptés aux besoins des différents individus») ; coordonner les mesures de relance budgétaire et lutter – non-dit du sommet – contre le protectionnisme (17 des 20 pays en conférence ont déjà adopté des mesures restrictives).
Pari du G20 : peut-on enfin développer un droit commun mondial institutionnel et prudentiel permettant de mieux encadrer l’économie-monde chère à l’historien Fernand Braudel ? Quels sont les axes et les mesures fondamentales à prendre pour sortir idéalement de la première crise globale de l’Histoire (elle est décidément loin la “fin de l’Histoire” chère à Fukuyama à moins que cette crise soit la fin de l’histoire d’un certain capitalisme avec la fin des dérapages Madoff et autres spéculations bancaires – dressant en France l’opinion publique contre les banquiers au point d’en faire les “Robin des bois” potentiellement violents et “insurrectionnels”) ; chaque État est-il prêt à élaborer ensemble de nouvelle “règles du jeu” dans tous les domaines et qui s’appliqueront à tous les États ; la gouvernance du monde est-elle enfin sur le point de changer au point de voir les États-nations abandonner leur sacro-sainte souveraineté dans le militaire, le monétaire et le social ? L’heure est donc à l’innovation, à une nouvelle philosophie du Pouvoir (et des pouvoirs), à la mise en place peut-être d’un droit politique du monde qui soit un droit cosmopolitique cher à Emmanuel Kant, un droit commun mondial comme celui existant au plan pénal pour les tribunaux spéciaux réprimant les crimes contre l’humanité.
L’heure est aussi à la moralisation du capitalisme. Au point que l’avis du philosophe est plus recherché et attendu que celui de l’économiste ? Fonctionnel mais pas toujours opérationnel. Comme le recommande André Comte-Sponville dans son ouvrage, opportunément réédité, “Le capitalisme est-il moral ?” (réponse : «il est totalement, radicalement, définitivement amoral»), il faut se méfier des faux-semblants moraux dont s’entoure le capitalisme (dégager des profits est “moralement” nécessaire puisque le seul moyen de faire reculer la pauvreté c’est de créer de la richesse) ; il ne faut pas rêver à un capitalisme “intrinsèquement” moral c’est-à-dire mû par la vertu et non plus par l’intérêt ; il ne faut pas compter sur la morale pour en corriger les dérives et les excès mais sur le droit ; le philosophe soulignant aussi que seul ce qu’on donne est “moralement” méritoire.
La correction des dérives et des excès passe par le droit mais aussi par l’exemple. Des patrons de banque, des chefs d’entreprises comme des chefs de gouvernement ou des chefs d’État. Par ailleurs ce droit ne doit pas rester un “droit en puissance” hyper médiatisé mais un “droit en situation”, d’application immédiate et permettant enfin une matérialisation, une effectivité de la morale. Il n’y a que des politiques au G20, attendus par l’opinion mondiale. Conscients des formidables défis que la crise leur propose, ils ont peut-être déjà compris que les philosophes – plus que les conseillers en communication – étaient essentiels au moment où l’on veut moraliser «un système fondé sur l’intérêt matériel individuel» et que ses fondateurs n’ont pas hésité à présenter comme amoral…

Stéphane Baumont


Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Le temps imparti est dépassé. Merci de saisir de nouveau le CAPTCHA.