« Entre la France et la Tunisie, mon cœur balance »

Tunisien d’origine, Mouldi Chaibi s’est installé en France pour créer ses deux entreprises, Cedom et Mutha. Vivant à 100 à l’heure, il s’arrête un instant pour faire le bilan de sa vie, loin de sa Tunisie natale. A 50 ans, il revient sur ses passions et sur le sentiment intense qui le lie à la Tunisie.

 
Comment en êtes-vous venu à créer vos deux entreprises ?
J’ai quitté ma Tunisie natale à l’âge de 12 ans pour venir faire des études en France, et j’ai obtenu un doctorat en physique des solides. Au départ, j’ai enseigné un peu et j’ai fait de la recherche. Ensuite, je suis entré dans le groupe ELF Aquitaine et une fois que j’ai eu fait mes armes, je me suis lancer. J’ai donc démarré mon entreprise, CEDOM, en 1993. J’ai contacté les grandes surfaces de bricolage pour leur présenter un thermostat génial que je venais d’inventer. Un thermostat sans fil qui capte la température de la pièce et qui envoie un ordre par radio aux radiateurs, ou à la climatisation. Mais je ne voulais pas m’arrêter là. Je me suis donc penché sur les alarmes. J’ai proposé un système d’alarme sans fil à installer par le particulier lui-même. Ce produit est aujourd’hui un des leaders du marché. En 10 ans, on a vendu 350 000 systèmes d’alarme.

Quelle est votre politique de gestion ?
J’ai démarré tout seul et j’ai grandi tout seul en réinvestissant tout ce que je gagnais. En 2007, j’ai racheté la société Mutha qui agit dans l’amélioration de l’habitat pour permettre à un bâtiment de devenir moins énergivore. Avec Mutha, nous travaillons dans l’isolation mais aussi dans le chauffage, la climatisation… Cette société existait déjà depuis 20 ans mais elle était un peu vieillotte. Quand elle faisait du traitement de charpentes et de l’entretien de toitures, je l’ai amené à développé des chauffe-eaux solaires et en l’espace de trois mois, on est en passe de devenir le premier acteur sur la région.
En ce qui concerne Cedom, on a été les premiers à lancer les alarmes sans fil… on a toujours été suivi, on a devancé les autres parce qu’on a su rester maigre et musclé. Notre concurrence est constituée de grands groupes, mais nous sommes plus performants parce que leur taille devient un handicap : le temps qu’ils étudient le coût d’un produit, réunissent un comité de financement, nous avons déjà sorti le produit. Nous n’avons pas non plus les mêmes frais de structures ce qui nous permet de sortir des produits moins chers.

 

Comment expliquez-vous une telle évolution de vos sociétés ?
Parce que je suis convaincu qu’il y a des choses à faire, parce que je suis travailleur et que je fais confiance à mon intuition. Quand j’ai acheté Mutha, personne ne voyait le potentiel de cette société. Personne n’a vu qu’avec les équipes existantes et avec une nouvelle méthode de vente, des moyens modernes, on pouvait la diriger vers des métiers d’avenir, la dépoussiérer un peu. J’ai donc conservé ses atouts et lui ai apporté une nouvelle méthodologie, une nouvelle façon de gérer les chantiers, les achats, de planifier les interventions, d’aller chercher les clients. Aujourd’hui j’emploie 150 personnes sur les deux entreprises.

Quels sont vos projets ?
Nous allons bientôt sortir une alarme qui permet, à distance, d’être en relation et en interactivité avec le logement. Jusqu’à maintenant, une alarme se contentait de signaler une intrusion, mais avec cette nouveauté, vous allez voir la tête de la personne qui a pénétré chez vous, vous allez pouvoir lui parler. Cette alarme sera équipée de caméras high-tech reliées à votre portable.

Comment voyez-vous votre métier de chef d’entreprise ?
J’ai toujours été farouchement attaché à mon indépendance, j’ai toujours été propriétaire à 100 %, je ne me suis jamais associé. J’ai quitté les grands groupes pour éviter de perdre du temps à convaincre. Je suis peut-être un peu mégalomane mais je veux laisser mon empreinte sur le produit. Je crois qu’il faut être fou pour entreprendre, il faut que ce soit un véritable sacerdoce parce que le prix à payer pour être chef d’entreprise est très lourd.

Quand vous prendrez votre retraite, que ferrez-vous ?

Je crois que je ne m’arrêterai jamais. Quand vous avez l’habitude de vous levez tous les jours à 6 heures, de vous coucher à minuit et de passer vos week-end à travailler, vous ne pouvez pas arrêter. J’aimerai quand même lever le pied, prendre 15 jours de vacances. Je ne l’ai toujours pas fait car j’ai peur qu’il se passe quelque chose en mon absence. Je culpabilise vis-à-vis de l’entreprise… Mon entreprise c’est comme un enfant que je laisserais sans surveillance.

Quels rapports entretenez-vous aujourd’hui avec la Tunisie ?

C’est d’abord un rapport de cœur. Plus j’avance dans l’âge et plus j’opère un retour spirituel vers la Tunisie. Je m’y rends tous les quinze jours. C’est une façon de me ressourcer mais pas de fuir mes responsabilités, parce que j’en ai aussi là-bas. J’ai démarré la construction d’une usine, donc je vais là-bas aussi pour travailler. Je ressens le devoir de renvoyer l’ascenseur en investissant là-bas. De plus, je pense qu’il y a un potentiel énorme en Tunisie. J’aurais pu créer cette usine dans un autre pays, mais je suis Tunisien jusqu’au bout des ongles.

Pourquoi vous être installé en France alors ?

Parce que je suis devenu bicéphale. Dans ma tête, je suis 50 % Français et 50 % Tunisiens. Sans la Tunisie, je suis perdu et sans la France je le suis aussi. En Tunisie je me sens Français et en France je me sens Tunisien. Il me faut les deux.

 

Auriez-vous pu créer Cedom et Mutha en Tunisie ?
Avec la mentalité que j’ai actuellement, je ne crois pas. Je crois que j’aurais été handicapé parce que j’ai longtemps vécu en France et j’ai pris la mentalité française. Par exemple, pour la construction de mon usine, j’ai eu du mal à discuter avec les entrepreneurs et les administrations de là-bas. J’ai été trop exigeant, je les ai brusqué parce qu’il me semblait que les choses n’avançaient pas assez vite. Comme j’aime ce pays, je ne lui pardonne pas ses défauts. J’ai perdu une partie de cette culture où les gens prennent le temps, même en affaire, et ça m’handicape. Je regrette de ne pas prendre le temps de vivre comme eux, c’est cet état d’esprit tunisien que j’ai perdu. On n’a pas la même vision du temps, la même échelle temporelle. Cela m’attriste un peu de m’être éloigné de cette façon de vivre.

Comment voyez-vous la Tunisie en tant qu’entrepreneur ?
La Tunisie offre pas mal de facilités. En Tunisie, une société est exonérée d’impôts sur les bénéfices pendant dix ans, exonérée de charges sociales patronales pendant 10 ans, et tout ce que vous gagnez vous pouvez l’exporter. En France, quand vous gagnez 100 euros, ils vous en prennent 75, il vous reste 25. L’Etat tunisien résorbe le chômage en poussant les chefs d’entreprise à embaucher le maximum de personnes. Je trouve que c’est plutôt une bonne politique.

Comment la voyez-vous en tant que Tunisien ?
Le Tunisien a toujours été tolérent. Bourguiba a renforcé cela en donnant aux femmes leur liberté, parce que la liberté de la femme est un vaccin contre l’intégrisme et contre l’obscurantisme. Une civilisation dans laquelle il n’y a pas eu de polygamie, où la femme est l’équivalent de l’homme, voit forcément un jour s’installer la démocratie. Il faut être clair, on a quelques faiblesses en ce qui concerne les droits de l’homme mais ça ne m’inquiète pas parce que j’ai confiance en la nouvelle génération de Tunisiens. Je suis sûr que les jeunes tunisiens, cultivés et instruits, protègeront leur pays de l’obscurantisme.

En vous retournant sur votre vie, avez-vous des regrets ?
Oui, j’ai des gros regrets. Si je devais recommencer, je resterais en Tunisie. J’aurais eu une vie plus calme. Je me serais bien vu au bord de la mer, tranquille, pêcheur ou n’importe quoi d’autre mais avec moins de soucis, moins de responsabilité. Il y a des jours où je me dis que…

Propos recueillis
par Séverine Sarrat



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