Économie morale

Au moment même où certains, comme le Président de la Sorbonne, tentent de porter haut le flambeau de la “révolution” et de la rue contre le Gouvernement au risque – en l’occurrence grand – de développer la pérennité historique d’une Institution qu’ils instrumentalisent au lieu de la respecter en bien la servant ; au moment aussi où le Vatican, dans son dogmatisme axiomatique, marqué par l’intolérance d’autres temps (médiévaux) vient excommunier la mère et le médecin qui ont permis l’avortement d’une jeune fille de 9 ans enceinte à la suite d’un viol par le beau-père ; au moment enfin où Madoff plaide coupable au risque de ne pas nous offrir les informations utiles au plus grand scandale financier du siècle ; à tous ces moments-là, un ouvrage vient proposer une réflexion utile sur le “Moment Fraternité”.

 
Son auteur, Régis Debray, pose la juste question : «Comment, au royaume morcelé du “moi-je” retrouver le sens et la force du “nous”». C’est l’immense défi que le médiologue s’emploie à relever dans un ouvrage qui vient opportunément nous rappeler «qu’existent les voies d’accès à une fraternité sans phrases qui puissent en faire autre chose qu’un fumigène : un labeur de chaque jour. Dans la conviction que l’économie seule ne fera jamais une société». Et l’auteur de nous embarquer avec bonheur sur ces chemins de la liberté et du retour sur soi pour mieux construire la société de demain en écrivant : «Si la gagne et la secte, le trader et le Gourou nous rebutent tout autant, reste à chercher la porte étroite d’où pourraient s’apercevoir en perspective les vallons familiers d’une fraternité modeste et sans terreur». À nous de donner couleurs et contours à cette échappée. Parce que si le temps est à la relance, à l’analyse et à la mise en œuvre des meilleurs moyens contre la crise («le krach actuel est un accident intégral qui en provoque d’autres en chaîne», souligne le philosophe Paul Virilio appelant à un état des lieux du désastre permettant de résoudre la crise systémique), si le temps du politique est par essence réactif (c’est là maintenant qu’est attendu Sarkozy alors qu’il est brocardé par chroniqueurs et médias), le temps doit être aussi celui de la réflexion : comme le souligne l’historienne Laurence Fontaine «dans sa nouveauté en apparence radicale, la crise des subprimes et des crédits immobiliers reconduit à des mécanismes qui étaient déjà au cœur des paniques financières de l’Ancien Régime, quand le système financier n’existait pas encore avec ses banques et ses prêteurs en dernier ressort aujourd’hui.» «Il ne faut pas hésiter à effectuer ces allers-retours entre hier et l’immédiateté contemporaine» et «plus que la restitution d’une économique anti-utilitariste du don, l’objectif autrement ambitieux pour l’humanité est d’aider chacun à mener la vie qu’il souhaite».
Le moment que nous vivons est plus idéologue qu’on ne le croit. Il n’y a pas de réponse technique – l’Internet – à une crise du politique. Le temps semble venu d’inventer des mécanismes permettant à la fois l’expression des intérêts et la prise en compte de la compétence des citoyens. Le désenchantement démocratique est peut-être le prix à payer pour la mise en place d’une démocratie plus prosaïque mais plus consistante… avec plus de “moment fraternité”, moins d’obscurantisme ecclésial et, face au libéralisme sauvage, l’irruption pérenne de l’économie morale.

Stéphane Baumont,
constitutionnaliste


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