Chronique d’un harcèlement (pas) ordinaire

En ces temps de crise et d’incertitude, laissez aller votre imagination. Imaginez que vous travaillez dans une entreprise à taille humaine, moins de dix salariés. Dans cette entreprise – que vous considérez comme une seconde famille – vous occupez le poste de Directeur(trice) des Ressources Humaines. Les conditions de travail sont excellentes, votre porte est toujours ouverte pour recevoir et entendre les moindres états d’âme des salariés, qu’ils soient professionnels ou personnels. Vous vous efforcez à chaque fois de les réconforter, de les encourager, de les soulager. La Direction, très paternaliste, est également très à l’écoute, et proche de tout le personnel. Avouez-le : vous rêvez peut-être (ou probablement) de travailler dans une entreprise comme celle-là, que vous soyez DRH ou simple salarié. L’entreprise prend de l’essor… Elle dépasse maintenant les 50 salariés, en cinq années à peine. La Direction se repose sur vous, elle vous le dit, elle vous rend «indispensable», au point de se décharger sur vous de sa propre mission, se préoccupant davantage de domaines plus «éthérés» que la gestion ou l’organisation de la structure. Et comme vous êtes impliqué(e), vous ne rechignez pas à la tâche. Vous acceptez de voir s’alourdir votre plan de charges, gérant le personnel, mais aussi tout le budget. Néanmoins, votre porte reste plus que jamais ouverte, car contrairement à beaucoup de DRH, vous êtes humain(e).

De plus en plus sous pression

La Direction, quant à elle, de plus en plus éloignée de la réalité du monde économique et de la gestion, normalise votre implication, et par là même la banalise. De nouveaux salariés sont embauchés. Votre plan de charge prévoit de former quatre personnes. Il s’alourdit encore. Une de ces personnes vient d’être recrutée. Vous avez averti la Direction de son profil particulier, de sa tendance ambitieuse, de son refus de l’autorité. Mais votre côté humain vous a naturellement poussé(e) à signaler également sa situation personnelle délicate. Fort de ces éléments, la Direction a décidé d’embaucher cette personne. Sa formation ne se passe pas sans problèmes. Vous êtes obligé(e) de la reprendre en permanence, de pointer sans cesse les mêmes erreurs, vous êtes de plus en plus sous pression… et vous en arrivez, un beau jour, à lui demander plus «vertement» de faire attention.

Réalisant que votre attitude est déplacée pour un manager, bien que ce dérapage soit lié à un plan de charges bien trop lourd, vous présentez directement vos excuses et vous informez la Direction. Mieux : vous vous inquiétez très régulièrement de savoir si tout se passe bien, si les conditions de travail conviennent à vos subordonnés, vous êtes plus indulgent(e) sur les erreurs pourtant très fréquentes – voire les fautes professionnelles – de la salariée en question… Bref, vous avez fait amende honorable et tenez à assurer une bonne ambiance au sein de votre unité.

Tout va pour le mieux jusqu’à ce jour d’octobre…

Dès lors, tout se passe pour le mieux : plus de non-dits, plus de «crises», tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Jusqu’à ce jour d’octobre où un beau matin de début de semaine, cette fameuse salariée pose sur votre bureau une lettre de démission en vous jetant un regard rempli de haine. Votre surprise est totale, et lorsque vous lui demandez avec incrédulité si vous êtes à l’origine de cette démission, elle vous répond que «oui», qu’elle vient de parler à la Direction, et que le problème «se règlera avec ladite Direction et les Délégués du Personnel.»

Vous êtes effondré(e). Le ciel vous tombe sur la tête. Mais vous n’avez aucun doute : la Direction, qui se repose sur vous, va immédiatement vous tenir informé(e) de ce qui s’est réellement passé. Pourtant, rien ne vient. En désespoir de cause, n’y tenant plus, vous décidez vous-même de vous y rendre. On vous adresse alors une fin de non-recevoir… Vous qui êtes si humain(e), vous êtes tout à coup désemparé(e), dans une incompréhension totale. Vous fermez la porte de votre bureau, pour la première fois depuis votre arrivée dans l’entreprise, et vous vous effondrez en larmes. Votre médecin vous arrête immédiatement. Pendant ce temps, la Direction (qui tout à coup semble revenir sur Terre et s’occuper de problèmes plus réalistes) planifie une réunion visant à «repenser la structure de votre unité». A cette réunion où vous êtes convié(e), participent également la salariée, tous ses collègues, ainsi que les Délégués du Personnel. L’ordre du jour sera donc d’envisager une nouvelle organisation, mais aussi de permettre à chacun la possibilité de s’exprimer sur les tensions vécues.

Un véritable tribunal

Vous savez fort bien que selon toute logique, la Direction aurait dû provoquer une entrevue réunissant la salariée accompagnée d’un Délégué du Personnel, la Direction et vous-même. Malgré tout, convaincu(e) de votre bonne foi, vous vous rendez à cette réunion.

Et là, comme vous le supposiez, vous vous retrouvez face à un véritable tribunal, accusé(e) par une salariée qui sent son «pouvoir» légitimé par une Direction laxiste, accusé(e) par des Délégués du Personnel qui vont jusqu’à affirmer que «le poste de DRH n’est peut-être pas si utile que ça» (un comble dans une entreprise de plus de 50 salariés), et désavouée par une Direction qui, à l’encontre de la plus élémentaire logique, ne vous donne même pas la parole. Depuis, vous êtes en arrêt maladie. Vous recevez des témoignages de soutien et d’incompréhension de personnes que vous avez aidées par le passé. Vous songez à démissionner face à ce déferlement de haine, de laxisme, de harcèlement moral. Car il s’agit bien de cela, de harcèlement moral. Mais contre toute idée reçue, ce harcèlement s’exerce non pas sur un salarié lambda mais sur un cadre d’entreprise.

Le harcèlement moral n’en déplaise aux syndicalistes convaincus, n’est pas toujours l’œuvre d’un cadre ou d’un dirigeant mal intentionné ou en proie à des pulsions de domination. Il peut être la manifestation de l’ambition, de la méchanceté, de la cupidité d’un(e) salarié(e) dont les seules préoccupations sont la vanité, l’argent et la domination. Cette histoire est rigoureusement vraie. Les personnages ne sont pas fictifs, les situations ne sont pas imaginaires, contrairement aux séries télévisées.

Cadres, dirigeants, inspirez-vous de cette histoire pour mettre un peu d’humanité dans votre gestion des ressources humaines. Cela fait aussi partie de votre mission. Salariés, lorsque vous colportez une rumeur ou une accusation à l’encontre de votre hiérarchie, demandez-vous si cette haine n’est pas en réalité un déni de ce que vous êtes réellement.

A tous : Êtes-vous si irréprochables que cela pour vous permettre d’accuser qui que ce soit à tort ou à raison ? Le harcèlement moral n’est qu’une émanation de nos propres refus de reconnaître nos travers et nos fautes. Acceptons-nous tels que nous sommes, assumons-nous, n’ayons pas peur du regard que nous portons sur nous-mêmes, sans le moindre jugement. Nous sommes absolument TOUS des harceleurs en puissance.

 JPM



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