Shot By Both Sides

Tame Impala-Dominic Simper le Bikini (11-07-2013)©franckalix

Alors que je scrute avec une attention soutenue le rictus de gargouille qui anime la face de Bill Callahan dans une des images récentes prises par Franck Alix pour sa série en cours It’s Alive, je m’étonne de l’improbable figure que dessinent ses traits et que la fixité de l’image rend si étrange, si inattendue, et d’une certaine manière si inenvisageable ? Je reconnais pourtant là le chanteur que j’aime tant. C’est bien lui que je voyais sur scène encore récemment, et je me souviens d’avoir été frappé par les contorsions faciales auxquelles l’oblige son chant sobre et tendu. Mais devant cette image à l’arrêt que n’accompagne nulle musique, je me demande : qu’est-ce qui exactement m’apparaît ? Photographier la musique est une opération improbable, une contradiction dans les termes, la rencontre entre deux modes d’expression irréconciliables s’adressant à deux facultés distinctes. L’un déploie ses qualités émotives dans le temps et s’adresse à l’ouïe, l’autre, intégralement dédié à la vision, fait de la négation de la durée la condition même de son impact. Insoluble problème, qui semble plus propre au genre même de la photographie de concert qu’à la pratique spécifique de Franck Alix. Il se pourrait pourtant que le photographe, lui-même ancien membre d’un groupe, ait voulu afficher le paradoxe sur lequel se fonde sa tentative. En intitulant précisément cette série It’s Alive ! (en référence à un album culte des Ramones), il occulte pour la rendre d’autant plus sensible la puissance négative de son opération pétrifiante. It’s Dead, après tout, conviendrait aussi bien, voire mieux. Mais c’est précisément en donnant un des deux termes de la dialectique, que son pendant apparaît. Car n’est-ce pas le suspens de cette opposition qui confère à la photographie sa nature duelle ? Si l’on ne saurait minimiser la portée létale de la photographie et sa dimension mélancolique et endeuillée, elle est également un débordement de vie que rend sensible sa saisie d’états de corps dont le spectateur poursuit en imagination le mouvement : “agitation figée”, “explosante-fixe”. Le photographe de concert se trouve ainsi confronté à une double contradiction qui est aussi sa chance : la musique est invisible et temporelle. Parce que sa perception est d’abord auditive, sa saisie visuelle instantanée est une aberration. Mais les aberrations ne sont-elles pas précisément ce qui rend les représentations passionnantes ? Ne retiennent-elles pas plus l’attention que les normes ? N’est-ce pas lorsque les choses ne sont plus exactement à leur place que le monde nous apparaît comme véritablement désirable parce que transformable ? Photographier la musique live implique une pratique du décalage et de l’imprévu. Certes, dans les situations de concert où Franck Alix les photographie, les corps et les visages des chanteurs et des groupes de rock se donnent en spectacle devant une audience rassemblée. Mais si entendre de la musique jouée sur scène, c’est prendre un plaisir qui s’étale dans la durée et où la vue n’est que le support de l’écoute, casser cette écoute en arrêtant le temps comme le fait la photographie, c’est donner des corps chantants une représentation qui a priori trahit leur action. Les protagonistes des images le savent bien. Pris dans l’exécution des morceaux, les musiciens sur scène s’extériorisent et s’offrent totalement au regard, mais ils doivent également s’oublier dans l’écoute intériorisée de la mélodie qu’ils jouent, et le chanteur est en même en temps tout entier tourné vers le public et absorbé en lui-même, concentré dans son application à modeler son souffle pour faire entendre les mots et les notes rendus possibles par la colonne d’air qui traverse son corps.

De même, si le corps à corps avec les instruments est l’occasion d’une multiplicité de postures, celles-ci sont avant tout contraintes par la nécessité de produire le son souhaité. C’est pourquoi toutes les expressions faciales arrêtées et les agitations corporelles gelées que ces clichés offrent à mon examen attentif ne sont pas des poses qui ont été prises pour l’appareil photographique selon les modalités traditionnelles du portrait. Même si pourtant c’est à ce genre, in fine, que ces images appartiennent. Et ce n’est sûrement pas un hasard si une des musiques pour laquelle l’improvisation joue un rôle si important, le jazz, fut le lieu de tant de beaux portraits photographiques. Privé de la musique, ne demeure des acteurs qu’un répertoire de postures où se lisent des poses et des manières dans lesquelles un geste peut aussi bien condenser leur sensibilité que se rigidifier en une fixation trop stéréotypée. Toute accentuation outrancière menace de rabattre le charme qui émane des corps à un misérable catalogue d’attitudes empruntées. C’est à ce défi que s’expose chaque prise de vue et il faut saluer chez Franck Alix le soin de chercher des instants où quelque chose de légèrement déphasé échappe au modèle et trahit sa fragilité. Ainsi, des indices de sa terrible déréliction transparaissent dans les traits fatigués de Dan Treacy, dont la carrière ténébreuse aura définitivement fait mentir le nom du groupe qu’il avait ironiquement choisi lorsqu’il le forma à l’orée du mouvement punk : Télévision Personnalités. Un éclair tragi-comique passe dans les yeux du légendaire Jonathan Richman alors que son corps de troubadour bouffon exécute une de ces célèbres et maladroites pantomimes. Vêtu de son t-shirt chantant, Jeffrey Lewis, sourire aux lèvres et guitare recouverte de stickers, fait passer dans un mouvement de bras toute son intelligence espiègle et sa vitalité allègre. Main vissée sur sa casquette ornée de son initiale et dont la visière plonge ses yeux dans les ténèbres, Bonnie Prince Billy pousse entre ses dents un chant qu’on devine animal. Sa tête est devenue bouche sans visage, à l’instar du sourire sans chat de Lewis Caroll. Si l’on peut voir ces photographies sans se soucier des modèles, chacun pourra aussi chercher dans ses images celles qui lui montrent ses groupes et ses chanteurs préférés. Difficile alors de regarder ce travail sans favoriser par moment les figures qui le peuplent sur le photographe qui les prend. Modestie de l’exercice où l’auteur s’efface humblement et avec hospitalité derrière ses invités, en leur offrant ses cadres spatio-temporels comme autant de demeures provisoires et permanentes. À ce point le travail de l’artiste retrouve l’anonymat des tous ceux qui participent à l’existence collective et communautaire de cette subculture qu’est le rock indépendant, issu de la filiation du mouvement punk. Car n’en déplaise à la culture de masse, c’est aux quatre coins des villes et des pays, dans les lieux indépendants, les bars et les espaces alternatifs, loin des stades et des sunlights télévisés, que se déroule l’histoire du rock et que se fabrique son anti-monument. Cette série de Franck Alix est une pièce singulière dans cet édifice labyrinthique et polychrome.

Paul Sztulman

Exposition au bar “Le poêle de la bête” 56 rue d’Aubuisson, à Toulouse jusqu’au 30 octobre.

 



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