Mon week-end Au bout du Monde, Imaginé par Alex Lekouid

Décembre. Il fait froid. La neige recouvre la ville. Je descends du train qui m’a conduite à la gare Matabiau de Toulouse. Tu m’attends comme tu me l’avais promis, je suis impatiente de te voir… Le quai est bondé de monde et la grande horloge indique 11H30. Nous avons vingt-sept minutes de retard sur l’horaire annoncé et je ne te vois pas, tu dois sans doute m’attendre à l’intérieur. J’ai beaucoup de difficultés à pénétrer dans le hall, il faut pousser et jouer des coudes car nous sommes nombreux à vouloir rentrer. Une fois dans la gare, je ne sais pas où te chercher. Les uns sur les autres les voyageurs se comportent comme des animaux traqués, surexcités et surchargés de bagages; la plupart des individus s’agglutine vers les sorties créant un incroyable bouchon humain. Je me sens seule et abandonnée. Derrière moi, deux hommes crient en courant et en nous bousculant, «laissez-nous passer, laissez-nous passer». Ils fendent la foule en transportant un vieil homme qui semble mal en point, l’ambiance est électrique, je commence à avoir froid.

 

Je n’arrête pas de regarder mon téléphone qui ne capte pas, il affiche : 12H00, PANNE DE RESEAU. Je ne comprends pas pourquoi tu n’es pas là et ce qui se passe ici, je suis inquiète. Je n’en reviens pas de voir autant de monde entassé, il doit y avoir une grève ou une manifestation, ce n’est pas possible. Je cherche un coin pour m’asseoir ou m’appuyer mais en vain, tout est déjà pris. J’essaie de me faufiler pour revenir vers mon train et voir si tu y es, mais je suis ballotée, poussée, écrasée et au final refoulée. Côté rue, les sorties de la gare sont  toujours engorgées de gens qui n’avancent pas, inutile d’essayer. Je suis donc contrainte de t’attendre là où je suis sans nouvelle de toi.

 

13H46. Aucun signe de toi, dans ma tête, c’est la panique. Je suis debout contre un panneau publicitaire, emmitouflée dans mon manteau, l’écharpe sur le nez. Je me demande ce qui a bien pu te retenir aussi longtemps et ce que font ces gens. Puis je décide de me focaliser sur des choses agréables pour me calmer, je ferme les yeux quelques minutes. Malgré le bruit assourdissant et l’agitation tout près de moi, peu à peu j’arrive à m’évader dans mes pensées. Je me dis qu’on ne s’est vu qu’une seule fois et qu’en fin de compte, on ne se connaît pas. Je me demande si j’ai bien fait d’accepter ton invitation pourtant ; je me revois sourire, assise à mon bureau découvrant ta dernière lettre dans laquelle tu m’invites à venir te rejoindre. Je regarde tes yeux qui me fixent sur cette photo qui accompagne ton mail. J’aime ta façon de m’écrire, de me charmer, de me parler. J’entends même ton rire et tes chansons que tu laisses de temps en temps sur la messagerie de mon portable. Tous ces souvenirs qui m’arrivent dans le désordre,  m’apaisent un peu.

 

 

A moitié inconsciente, je sens une main saisir mon bras, et mon bagage se dérober entre mes jambes. Effrayée je pousse un cri en ouvrant les yeux, «Arrêtez!… ah mais c’est toi ?…» Tu me fais un grand sourire suivi d’un air dégoûté.  «Oui c’est moi, désolé pour le retard, mais j’ai dû venir à pied». Tu es à peine reconnaissable, habillé comme un esquimau, tu as de la neige sur les cils et tes vêtements sont durcis par le froid ; on dirait un vieux trappeur canadien. Peu importe ta tenue, je me jette dans tes bras, soulagée, je suis trop heureuse de te voir enfin.

 

14h22. Tu fouilles dans ton sac-à-dos pour en sortir un thermos, puis tu me tends un café fumant et avec beaucoup de précaution, tu m’expliques qu’il y a un problème : «Les télés et les radios ne parlent que de ça. Nous sommes le 21 Décembre 2012 et pas mal de gens pensent que c’est aujourd’hui la fin du monde. D’après de vieux écrits, il n’y aurait qu’une seule ville épargnée par le cataclysme, BUGARACH. Elle se trouve à une centaine de kilomètres d’ici dans l’Aude, mais les trains s’arrêtent à Toulouse à cause de la neige, ce qui explique la présence de tout ce monde». Consternée je te demande : «Et tous ces gens se rendent là-bas ?» Tu me réponds : «Oui, ils pensent que c’est le seul moyen de protéger leurs familles et de rester en vie». J’ouvre grand les yeux en t’écoutant, j’avale ma salive, puis je te demande : «Quoi ? Mais c’est sérieux cette histoire de fin du monde ?» Tu soupires, empoignes mon bagage d’une main et de l’autre mon bras ; tu me regardes et dis : «Nous devons nous engouffrer dans la foule pour sortir de cet enfer, tu es prête ?» Je réponds «oui» à demi-mot.

 

Lorsque nous arrivons à bout de cette mêlée géante, je suis saoule de bousculade et meurtrie de coups, mais le but est atteint, nous sommes enfin dehors. Autour de nous c’est le chaos, un embouteillage monstre bouche toutes les rues et la neige continue à blanchir la ville ainsi que tout ce qui s’y trouve. Ça crie dans toutes les langues et ça klaxonne dans toutes les tonalités. Il y a des gens de tous les pays dans des embarcations incroyables, mais le plus grand nombre marche à pied. Je suis abasourdie par le spectacle, je m’accroche à toi.

 

15h30. La lumière du jour s’est affaiblie. Tout en marchant dans ce froid blanc, tu me tiens fermement contre toi pour me rassurer, tu sembles savoir où aller. Il y a des feux de fortunes allumés sur les trottoirs, ils servent à réchauffer les nombreuses familles en transit depuis plusieurs jours. Sur notre chemin, nous sommes attirés par le chant d’un jeune homme africain, nous nous arrêtons fascinés. Il a les mains levées, une voix puissante et son visage est éclairé par les flammes qui semblent danser avec lui. Ses larmes coulent comme la pluie et son émotion nous inonde. Ses syllabes rythment sa complainte tribale ; Il répète des incantations visiblement adressées à la terre. Nous sommes tous scotchés à ses lèvres, c’est poignant…

 

 

Je t’aime toi ma terre plus que tout au monde,

même si tout s’arrête dans quelques secondes.

Je te donne ici ma vie mon monde,

même si s’arrête aujourd’hui ta ronde.

Je veux te rendre hommage en ces dernières secondes,

même si tout se meurt sans espoir partout à la ronde…

 

Tu me lâches et vas vers lui, vous échangez quelques mots et finissez par vous enlacer chaleureusement. Puis tu reviens vers moi ému pour reprendre notre marche. Ce n’est que plus tard que nous reparlerons de ce que vous vous êtes dit, pour lui aussi c’est la fin de notre ère. Je n’arrive pas à y croire…

 

17h. Il fait presque nuit. Ce n’est qu’au bout d’un moment que je réalise que nous avançons à l’inverse des autres, nous marchons à contre sens. Je m’arrête net pour te poser la question, mais tu me remets en marche en me disant d’un air posé, «Oui je sais, nous sommes presque arrivés». Aussitôt après, nous nous arrêtons dans une petite rue qui donne sur l’arrière d’un bâtiment. Là, pendant que je regarde partout très mal à l’aise, tu as du mal à fracturer son  accès. Tu finis par ouvrir et nous entrons rapidement. Tu refermes et bloques la porte avec ton couteau de poche qui sert de cale et tu coinces un balai sous la poignée. Nous sommes dans le noir mais à l’abri du vent glacial et des folles foules. Je ne sens plus mes pieds et je suis épuisée.

 

Tu me demandes de t’attendre là, je m’assois par terre sans demander pourquoi. Toi tu avances en tâtonnant, tu cherches. J’entends des objets tomber, des bruits bizarres, des papiers se froisser, puis tu me dis : «ah voilà, j’ai trouvé ». Tu frottes une allumette que tu avais dans une de tes poches et sa lueur nous indique que nous sommes apparemment dans une remise. Il y a à manger pour des semaines, mon cœur palpite de joie, je ne sais pas pourquoi. Nous trouvons enfin la lumière et tu me fais visiter rapidement les lieux que tu sembles connaître. C’est un vaste restaurant italien joliment décoré. Tu me dis qu’il appartient à Yves, un de tes amis ; et tu ajoutes que lui aussi doit être sur la route avec les autres pour la terre compromise… J’éclate de rire nerveusement en pensant à tous ces gens.

 

18h16. Tu trouves le chauffage et le vin, je peux enfin enlever mon manteau et mes chaussures et me réchauffer près de toi. Assis un verre à la main, on ne dit plus rien. Vers 19h, nous décidons de préparer à manger ensemble, après tout nous sommes dans un restaurant. Fouillant dans les placards et les tiroirs, nous prenons possession des lieux et dressons une table magnifique au milieu de la salle à manger. Quand tout est prêt en cuisine, tu fais preuve de galanterie en m’invitant à prendre place pour dîner et tout en imitant un serveur italien, tu tires ma chaise et m’aides à m’installer. Je te remercie d’un air comblé et ajoute : «Nous sommes finalement de sortie en ville ce soir !» Tu souris désolé.

 

21h54. Nous discutons au comptoir des probabilités d’une fin annoncée, le café est excellent. Au fil de la conversation, tu te rappelles qu’il y a une salle dissimulée au fond pour les fumeurs de havanes. Tu y vas en courant pour allumer la télé sur le grand écran et écouter les nouvelles. Quelle n’est pas notre surprise en découvrant les images. Nos visages figés et nos bouches à demi ouvertes, nous découvrons que dans toutes les villes du monde, les magasins sont pillés dans une panique générale. Tout est à feu et à sang, l’armée tire sur les voleurs, les bandes organisées ripostent, laissant les rues jonchées de cadavres comme sur un champ de bataille. La désolation et l’anarchie règnent partout sur la planète.


Un journaliste explique que tous les chefs d’Etats et hauts responsables sont enfermés dans des bunkers pour leur sécurité. Les autres chaînes diffusent en boucle des discours préenregistrés de nos dirigeants, nous demandent de rester calmes et que tout est sous contrôle… Devant l’ampleur de la situation, on se regarde effarés avant de tomber dans les bras l’un de l’autre pour éclater en sanglots.

 

22h52. Je suis assise par terre mes bras autour d’une de tes jambes, complètement absorbée. Toi tu fumes un cigare debout, subjugué et nerveux. À travers une petite lucarne en haut de la porte principale, nous regardons infatigablement le ciel, comme si on attendait le final d’un feu d’artifice avec fatalité. Dans le sillage de la lune, on voit d’autres planètes qui forment une ligne vers l’infini et leurs éclats nous éclairent comme une torche. En regardant bien, on dirait une flèche géante qui semble venir se planter dans notre Terre. C’est grandiose, spectaculaire, incommensurable et impossible, mais nous sommes incapables de réagir. Au sol, les yeux cloués au phénomène, je répète : «c’est ça ? C’est ça la fin du monde, hein ? C’est ça ?»

 

00h00. Tu me rejoins sur le plancher et tout près l’un de l’autre, nous engageons une discussion profonde. Nous parlons de la vie, des autres, de nous et faisons chacun à notre tour le bilan de nos existences. Nous discutons des heures dans un respect rare et une compassion profonde, nous sommes tendresse et amour l’un pour l’autre. On joue au jeu de la vérité, on s’avoue nos sentiments, nos secrets et nos travers. Notre sensibilité est à fleur de peau et notre humanité à son comble. Les larmes et les rires nous maintiennent éveillés, tout en nous faisant prendre conscience que nous vivons des heures intenses, uniques, mais sans doute ultimes.

 

5h32. Je finis par m’endormir contre toi, tu me portes délicatement sur le canapé dans la salle du fond où je poursuis ma descente dans les profondeurs du sommeil. Les yeux fixés sur le chapelet de planètes que l’on distingue de mieux en mieux, tu fumes cigares sur cigares en finissant la bouteille de vin. 7h30 le jour se lève, tu viens me rejoindre. Tu me regardes dormir, tu caresses mon vissage avec délicatesse, puis tu t’endors enroulé tout contre moi, pour me tenir chaud au cœur et au corps.

 

15h22. Des bruits attirent ton attention, moi je dors comme une masse. Groggy, tu vas vers la remise pour savoir d’où vient ce tapage. Pas de doute, il y a quelqu’un qui essaie d’ouvrir. Tu te mets à pousser la porte pour la maintenir fermée. Tu y mets toutes tes forces, mais tu finis par céder sous la puissante pression en tombant à la renverse. Quatre hommes pénètrent dans la pièce et te regardent de haut. L’un d’eux te tend la main pour te relever en te demandant ce que tu fais là. Tu expliques que tu es le patron du restaurant et qu’ils n’ont rien à faire ici. Les intrus se mettent à rire et l’un d’eux dit : «Ah vous êtes le patron, je ne crois pas non… Par contre, moi je suis le cuisinier, lui c’est le plongeur, lui mon second et lui l’apprenti». Tu réalises la situation ridicule dans laquelle tu t’es mise. Alors tu leur racontes l’histoire qui t’a mené jusqu’ici, en leur rappelant l’ambiance hostile extérieure due à la fin de notre monde imminente et la nécessité de se mettre à l’abri. Le cuisinier pose sa main sur ton épaule en signe de compréhension puis il te demande de l’accompagner dans la pièce du fond et allume la télé. Je me réveille affolée, le cuisinier me salue et me dit : «alors bien dormi ? Je suppose que vous êtes la patronne ?», il rit, je ne comprends pas. Ensuite il me fait signe de regarder l’écran.

15h30. Le président français parle solennellement. Il explique que les spécialistes du monde entier ont déterminé que le phénomène n’aura aucune conséquence sur la Terre et que les planètes ont déjà commencé à reprendre leurs places. Sa dernière phrase est : «Rentrez chez vous, car la vie vous attend». J’éclate en sanglots, tu t’assois effondré la tête entre les mains et le personnel du restaurant propose de fêter ça avec du champagne. Ils étaient venus pour ça…

 

16h30. Nous sortons dehors, il y a toujours autant de gens qui marchent mais ils ont changé de sens, oui ils rentrent chez eux. Ils sont fous de joie et très fraternels, tout le monde aide tout le monde en chantant. Les éclats de rire ont remplacé les râles et les pleurs. La neige et le froid sont toujours là, mais le soleil de la vie brille dans chacun des yeux que je croise. Il y a un parfum de renouveau dans l’air, quelque chose a vraiment changé en nous tous. Au milieu de la foule en liesse, nous laissons éclater notre joie. Tu me serres fort plusieurs fois contre toi en me disant : «tout va bien à présent». Nous sommes extraordinairement heureux.

 

Trois jours plus tard, 11h30. Nous sommes à la gare devant le train qui va me ramener chez moi, tout est normal. Tu me regardes et souris, puis tu me dis cette chose merveilleuse : «Tous ces moments extraordinaires passés avec toi, sont des cadeaux du ciel, car j’ai vécu les plus belles heures de mon existence, joyeux Noël à toi». Nous nous embrassons longuement…

 

Le 21 décembre 2012 a bien été la fin du monde tel qu’on le connaissait. Aujourd’hui tout a changé, l’humanité a repris ses droits et l’avenir semble prospère. J’ai l’étrange sentiment que le bonheur puise sa source dans le malheur, et le malheur dans le bonheur. Je crois que le danger commun nous pousse à nous aimer, l’aventure partagée à nous respecter et le profit personnel à nous déchirer, retiendrons-nous la leçon ?…

                                                                             

                               

                                  Alex Lekouid

 

 



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