Frédérique Martin: En toutes lettres

Couple fusionnel, Joseph et Zika sont séparés par la maladie et contraints d’aller vivre, lui chez leur fils Gauthier, elle, chez leur fille Isabelle. Mais alors que mari et femme se lancent dans une relation épistolaire pour pallier l’absence, va s’instaurer entre Zika et sa fille une relation ultra conflictuelle que Frédérique Martin raconte dans son septième opus à paraître aujourd’hui : «Le vase où meurt cette verveine» (éditions Belfond). Rencontre avec cet écrivain toulousain déjà récompensé* et sélectionné pour participer aux côtés de cinq autres auteurs à l’opération «Talents à découvrir», organisée par les magasins Cultura.

 

Frédérique Martin, pouvez-vous nous parler de votre parcours…

J’ai travaillé quinze ans dans une entreprise du bâtiment et ça ne se passait pas très bien. J’ai décidé de faire un bilan de compétences pour changer d’orientation et la conseillère m’a posé cette question : «Que feriez-vous si tout était possible, si vous gagniez au loto ?» Je lui ai répondu que j’écrirais. Elle m’a alors rétorqué : «Qu’est-ce que vous attendez ?» De là, nous avons monté un projet professionnel autour de cet axe qui m’a conduite à prendre un travail à mi-temps, à changer ma vie de telle manière que je puisse passer du rêve à l’action !

 

«Le vase où meurt cette verveine» est un roman épistolaire. Pourquoi ce choix ?

J’ai préféré l’échange de lettre au dialogue téléphonique, car nous ne nous n’exprimons pas de la même manière à l’oral qu’à l’écrit. C’est l’intime qui est mis au service de la relation. Les lettres mettent une tension car elles appellent une réponse.

 

Qu’est-ce qui vous a décidée à l’écrire ?

C’est une chanson de Maxime le Forestier qui s’intitule justement «les lettres». Ce n’est pas une des plus connues. Il y est question d’un échange entre un mari et sa femme qui sont séparés par la guerre de 14-18. La séparation de ce couple m’a énormément touchée. J’ai senti que j’avais quelque chose à écrire sur ce sujet. Dans la mesure où je voulais un roman épistolaire, faire intervenir des personnages âgés me semblait plus crédible, car de nos jours qui s’écrit encore ?

 

Pourquoi l’avoir intitulé «Le vase où meurt cette verveine» ?

En fait, le titre initial était «N’écris plus, attends-moi». Ce sont les paroles prononcées par le mari à sa femme dans la chanson. Mais il ne me convenait pas. Une fois le roman terminé, avant de l’envoyer aux éditeurs, j’en ai essayé plusieurs avec ces mots «verveine» et «vase», mais sans véritablement savoir dans quel sens le tourner. Puis en cherchant dans mes livres, sur internet et dans mes cahiers, j’ai retrouvé le poème de Sully Prudhomme, «Le vase brisé». En le relisant, je me suis rendue compte qu’il collait parfaitement au roman. Cette coïncidence m’a émerveillée et «Le vase où meurt cette verveine» s’est imposé.

 

Vous y abordez différents thèmes, comme celui de la famille…

Oui, c’est un thème récurrent chez moi. Pour moi, la famille est une micro société, avec ses propres règles, ses croyances, ses fonctionnements, ses secrets, ses névroses. Elle a une hiérarchie tout à fait semblable à la société telle qu’on peut la connaître. Je considère qu’étudier la famille, c’est étudier la société car tout repose sur les relations humaines, sur le manque de compréhension… On n’arrive pas à sortir de notre monde individuel pour accéder au monde d’autrui. En l’occurrence dans ce roman, il y a un manque de communication énorme. Joseph et Zika vivent un amour fusionnel – depuis cinquante-six ans – à tel point qu’ils ne perçoivent pas la douleur de leurs enfants devenus adultes en qui persiste cette soif d’amour.

 

La séparation des parents devient inévitable…

Oui, le couple fusionnel est séparé, et pour eux, c’est un véritable drame. C’est également la fin de la vie telle qu’ils l’ont connue. Ils savent qu’ils ne reviendront jamais dans leur maison, celle-ci ne leur appartenant pas. Je pose aussi ces questions : que fait-on de nos parents quand ils ne sont plus autonomes ? Et eux, comment réagissent-ils à cette contrainte d’être sous tutelle ? C’est une situation de fortes tensions, avec des personnages torturés. La fille de Zika et Joseph, Isabelle, est persuadée que sa mère préfère son frère Gauthier, que celle-ci a toujours aimé son mari à tel point qu’elle n’aime pas sa fille… Mais c’est sa propre interprétation… Au lieu d’engager un dialogue et de se dire les choses, il y a une impossibilité à dire, ce qui amène à des gestes d’une violence extrême…

 

D’où vous vient l’inspiration ?

Je ne crois pas trop à l’inspiration. Je crois au travail. Je suis écrivain à temps plein. Partout où je vais, quoique je fasse, il y a quelque chose en moi qui emmagasine de la matière. Des phrases me viennent, j’entends des choses, des impressions, et je les note. Puis quand la machine est lancée, il faut aller jusqu’au bout de l’histoire, même si parfois, je vous l’avoue, il y a des avortements en cours de route… Cela dit, avec le temps, la pratique, on se lance moins à l’aveugle qu’au début.

 

Vous écrivez aussi des nouvelles et des poésies. Dans quel genre vous sentez-vous le plus à l’aise ?

J’ai toujours aimé lire «la nouvelle», et j’ai donc commencé tout naturellement par ce genre-là. Mais j’essaye tout de même d’explorer diverses formes. C’est pour cela que j’ai écrit des romans, un livre sur l’usine Job à Toulouse qui s’appuie sur des faits réels mais qui est écrit de manière poétique. C’est un autre exercice d’écriture. Pour éviter de ressasser, car nous, les écrivains, sommes assez obsessionnels, on tourne toujours autour de trois quatre gros thèmes, récurrents.

 

Qu’est-ce que l’écriture vous apporte ?

Tellement de choses ! (rires) Elle me procure un apaisement…

 

Vous dites que votre littérature est basée sur la rage et la cruauté. Pour quelle raison ?

C’est la chose à laquelle je suis la plus sensible. La cruauté ordinaire qui régit les rapports humains et qui pourrait se passer autrement mais qui finit toujours de la même manière. C’est une source d’inspiration à l’infini. Il suffit d’observer ce qu’il se passe autour de nous.

 

Après ce roman, dans quelle aventure allez-vous emmener vos lecteurs ?

Je suis sur un recueil de nouvelles depuis déjà deux ans que l’on appelle «fiction sociale». Il s’agit de pousser le trait de la société actuelle jusqu’à l’absurde pour imaginer dans quel genre de société on pourrait vivre…

 

Propos recueillis par Elsa Nardari

 

  • Prix Prométhée de la nouvelle pour l’Echarde du Silence (Le Rocher 2004)


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