Christian Thorel, ombre blanche dans la lumière

Ombres Blanches. Deux mots pour un oxymoron de librairie, derrière lequel se cache un homme. Christian Thorel. A la tête de l’institution toulousaine depuis 1979, il vient de recevoir la Légion d’Honneur. Une décoration symbolique qui marque une nouvelle étape dans une carrière livresque de plus de 40 ans. Portrait.

 

Les allées de livres s’étendent à perte de vue. Le labyrinthe sinueux des salles tempère le va-et-vient tumultueux des consommateurs, avides de lecture. Derrière une énième artère culturelle, quelques marches escarpées. A l’étage, un singe empaillé observe d’un œil d’agate les livres qui débordent de quelques bibliothèques, véritables tapisseries murales. Assis derrière son bureau, Christian Thorel se confie. Cette librairie, Ombres Blanches, c’est le parcours d’une vie. Nourri de littérature, l’homme a vécu avec la librairie, il est «presque né dedans».

Après des études d’ingénierie infructueuses à l’INSA de Toulouse, Christian Thorel change d’itinéraire. Poussé par le souffle exalté de la fin des années 70, il veut mettre en mouvement un monde qui lui semble figé. «Ce qui comptait pour toute une partie de ma génération, ce n’était pas ce que nous allions faire après nos études, mais comment et pourquoi nous allions transformer le monde». A l’époque où d’autres existences se lient au militantisme ou à l’économie, lui choisit les lettres. Un champ qu’il juge intéressant pour «proposer un autre regard».  Dans ce bouillonnement culturel, la librairie s’impose. Il veut «mettre son énergie au service des autres». L’homme n’a pas la qualité pour écrire, mais préfère dédier son temps à ceux qui l’ont.

Du haut de ses 20 ans, l’apprenti libraire entame alors une phase d’initiation professionnelle qui le conduit à Rouen. Puis Paris. C’est lors d’un passage dans la Ville rose en 1978 qu’il découvre Ombres Blanches. Après un premier refus, la librairie, créée trois ans plus tôt par Jean-Paul Archie, accueille le jeune téméraire. Il a 22 ans, et ambitionne déjà de reprendre l’établissement. Un an plus tard, c’est chose faite. Le fondateur lui donne les clés du bateau, «sûrement parce qu’il avait confiance en [lui]».

Et c’est le début de la grande épopée Ombres Blanches. Tout va très vite. Porté par la réputation déjà acquise par la librairie toulousaine, Christian Thorel veut contribuer à renouveler le métier de libraire. Notamment grâce à des rencontres. Celle avec Jérôme Lindon en particulier va compléter son enrichissement spirituel, professionnel et personnel. Avec le fameux fondateur des Editions de Minuit, qu’il considère comme le plus grand éditeur de son temps, il va construire la renommée d’Ombres Blanches. En 1981, le premier agrandissement de l’établissement voit le jour. La surface de la librairie est multipliée par trois.

Pendant sept ans, Christian Thorel et sa femme, avec qui il codirige l’établissement, multiplient les rencontres. Leur action au sein de leur lieu de travail est toujours mise en perspective avec d’autres décideurs du milieu littéraire. Un impératif essentiel pour le patron d’Ombres Blanches. «Participer à un processus collectif, cheminer avec d’autres acteurs». Le couple croise alors le chemin de grandes familles d’édition. Les Editions Verdier, Actes Sud. La route n’est pas solitaire.

1989 marque un tournant dans l’histoire de la librairie de la rue Gambetta. Cette année-là, le patron d’Ombres Blanches fait face à un choix cornélien : continuer et s’agrandir ou arrêter avant le déclin. A Toulouse, le tissu commercial qui submerge l’industrie du livre est différent du marché actuel. La Ville rose est dotée du plus grand nombre de librairies en France, et Ombres Blanches manque de s’étouffer dans ce magma culturel. Les Thorel choisissent de saisir l’opportunité qui s’offre à eux. En 1989, 600 m² viennent s’ajouter à la surface déjà vaste de la boutique. Le couple ouvre aussi une salle de débat, propice à des développements novateurs. L’opération est coûteuse et risquée, mais s’avère fructueuse. Puis, le commerce se développe dans le quartier, «sans programme, quand les choses semblent nécessaires». Une expansion profondément liée à l’explosion démographique de Toulouse.

Aujourd’hui, la librairie s’étend sur 1500 m² , vend près de 650 000 volumes chaque année et emploie 45 personnes qui participent à un travail collectif au sein même de l’établissement. Christian Thorel a construit cette réussite. Au fil du temps, au gré de l’évolution des mœurs, il a dû s’adapter à la demande et se transformer dans un espace de liberté restreint. Selon lui, la profession de libraire a profondément muté ces dernières années. Une mutation «dans laquelle le livre a une part de plus en plus réduite, non pas parce que son support change, mais parce que le projet du lecteur a changé». Le choix du «divertissement» au détriment de la culture. Pourtant, son dynamisme n’est pas mort. Il lui reste quelques années avant de freiner le tumulte de son activité. Une énergie qu’il souhaite utiliser, non pas pour sa propre existence. Mais pour «continuer à [se] mettre au service du lecteur».

Ariane Riou



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