Art et sagesse de Dame Lao

Cela fait longtemps que je rêvais d’aller en Chine pour y rencontrer les derniers maîtres chinois, ceux qui sont dans la transmission autant que dans la tradition. Les grands héritiers des maîtres Song ou Ming, perdus quelque part dans des flancs de montagnes, refoulés par un régime qui a tout fait pour abolir le passé.
J’ai été un fervent, après une longue quête qui m’a fait aller des maîtres japonais (tous héritiers de la Chine) au fameux traité de Shi Tao dit le moine «citrouille amère», de ses peintures à l’encre sauvage, aux traits puissants, où je puisais un véritable enseignement d’art et de sagesse. Longtemps, autant dire beaucoup d’années, jusqu’à ces derniers jours ; où j’ai rencontré, en plein Toulouse où elle habite depuis plusieurs années, Hau Lao.

Dame Lao

Hau Lao que j’ai envie d’appeler Dame Lao, selon ce qu’on nomme les dames de condition dans «Le rêve dans le pavillon rouge» et autres textes de cour, en révérence pour son art, est petite de taille et a l’air de presque rien, tant elle est modeste, sauf que son regard semble voir d’une autre façon, se pose et interroge puis, s’éloigne dans une sorte de réflexion qui donne l’impression qu’elle va s’en souvenir pour peindre. Ce qu’elle fait souvent, comme une fois d’après un poème de Li Po quand, en suivant son imaginaire, elle escalade, au pinceau, une haute montagne.

Hau Lao vient de Pékin et s’initie avec maître Zhao Wen et plus particulièrement pour la transmission de la peinture sur soie, avec maître Cao Ke Jia qui lui enseigne son toucher sur la soie et comment mener le pinceau, pour qu’il cerne des contours parfaits, comment nuancer le pétale où jouent entre elles, l’ombre, la couleur et la perfection du savoir-faire au point d’atteindre un art intemporel ; ou venu de si longtemps, qu’on se demande comment la transmission a pu se faire et de quelle manière ; comme étant sans âge.

La fleur, l’oiseau et le chat

L’art de Hau Lao est l’héritier d’un art millénaire dont les œuvres s’épanouissent à l’époque des Song, c’est-à-dire du Xe au XIIIe siècles ; comme un grand courant de beautés florales et arborescentes, de hautes montagnes avec de petits personnages perdus dans la nature, en contemplation, d’insectes comme brodés, de papillons subtiles, tout près du vol ; qui font vivre la soie et bouger le papier.
Il n’est que de voir, avant cette période, ce que les maîtres savaient au pinceau libre ou Xie Yi «Ecrire l’idée ou l’intention» quand ils font courir le trait et donne vie, à l’encre, à un canard dans ses ébats ; au point qu’on entend presque les ailes et l’eau.
Ou bien quand, du haut des montagnes l’eau cascade, de très haut, monte sur les rochers et se tourmente de traits sombres, sous la main du grand Shi Tao.
C’est ce qu’on voit, fasciné, l’esprit étant le même, dans les encres de Hau Lao, les fleurs qu’elle ouvre lentement, aux pétales lâchées ; avec parfois un oiseau bleu qu’un vent imaginaire émèche, comme fusant vers la fleur.
Ou bien quand Hau Lao, après le pinceau libre, se met au «Gong Bi», « Gong» signifiant «avec minutie, délicatesse et raffinement» et Bi «pinceau au sens d’écrire». Là, de haute tradition, la fleur devient parfaite au point que la soie en trame les pétales et les feuilles, qu’elle en donne les contours et la nuance et que, visiblement, le pinceau au doux duvet en exprime la tournure et les tons.
Et, cette perfection n’a rien d’immobile. Tout au contraire, elle imprime sur la soie le temps et la beauté, avec des dahlias roses, des chrysanthèmes, rouges foncés, ou des roses toutes ouvertes ou serrées en boutons ou des fleurs de pruniers qui courent sur la branche, avec souvent l’insecte, une petite abeille aux ailes effarouchées.
Hau Lao est ce qu’on appelle dans la vieille Chine, un peintre «fleur-oiseaux» qui parfois est un aigle en plein vol ; dont les ailes froissées hésitent ; interprété de mémoire, d’après ce qu’elle en a vu.
On pourrait dire aussi et surtout que Hau Lao est «peintre des chats». Pour cela, le pinceau change. Il devient si subtil et si fin que les poils de la bête d’un gris bleuté, alignent leur pelage comme étant peignés ; jusqu’à être lisses et parfaits. Les chats de Hau Lao ont un velours de soie, la fourrure en est brossée en surface du poil et puis en profondeur ; ce qui donne une surprenante réalité.

Hau Lao ne saurait être une héritière des maîtres anciens si elle n’était pas calligraphe comme tous l’étaient, laissant courir le pinceau avec des effets de glycine, paraphant le trait et donnant à ce qui est écrit, un air de beauté libre qui ajoute au sens, d’art qui se tient ferme ou qui apparemment se lâche, dont parfois «l’herbe du signe» se trace de lui-même. D’ailleurs, la calligraphie est proche du pinceau qui court lui aussi en quelques instants et qui fait que la fleur est aussi vive que le signe, parfois même le temps de voir la main qui précède, ce qu’exprime le papier.

Le choix absolu

Quand Hao Lau s’en retourne à Pékin, c’est autant pour s’y fournir en bâtons d’encre et en pinceaux qu’en papier de soie blanche et en rouleaux de soie pure.
Elle va chez son marchand qui tient boutique de longue date, y pénètre, regarde, alignés, suspendus, des rangées de pinceaux par milliers, fait aller ses yeux sur les uns et les autres, en apprécie la barbe, la tournure du poil et sa longueur ainsi que son toucher, là où il se révèle puisque chacun à son usage et, comme c’est arrivé une fois, elle choisit non pas le pinceau exposé mais un autre, justement celui dont se sert le marchand, un pinceau qui n’est plus tout à fait neuf et qui n’est pas à vendre mais qu’elle apprécie au point que l’homme le lui cède, le range dans sa boîte et en sourit d’étonnement.
L’art de Hau Lao est aussi et surtout, avec la soie et le papier ; dans le choix du pinceau. C’est pour elle d’une telle importance qu’ils sont, ses pinceaux ; comme son plus grand trésor, au point même de craindre qu’on les lui dérobe. Ils lui sont si précieux, ses pinceaux ; qu’on dirait que son art, sans eux, ne pourrait plus être.
Certains sont en poils de renard, d’autres en poils de loup et d’autres en ceux de la chèvre ou d’un tout autre pelage, prélevés comme on fait pour le Pahsmina ; à des endroits différents de la bête, selon qu’ils sont plus fins sous le menton ou au creux de l’oreille ; plus sensibles pourrait-on dire.

D’une main à l’autre

De même que ses maîtres avaient reçu leur art de maître plus anciens et ainsi jusqu’à l’époque des Song, puis plus tard tout au long de l’époque Ming, d’une main à l’autre, sans que rien ne change ; Hau Lao s’occupe de transmettre ce qu’elle-même a reçu. Elle enseigne. Elle a son école qui donne, pour certains des motifs bien faits où la fleur s’exprime au pinceau libre ou à l’autre, le Gong Bi.
Mais aussi, Hau Lao rassemble sur des pages de riz, tout ce qu’elle sait faire et comment elle le fait et toutes les conditions pour atteindre ce qu’il faut et ce que la beauté révèle, aussi bien dans la fleur que dans l’insecte, dans la feuille ou la branche.
Chaque page, tout en haut, cascade finement de beaux idéogrammes, constellée de croquis, soit d’insectes ou de fleurs ou de pétales qui ont le charme de l’herbier. En même temps, on est émerveillé d’une telle exactitude qui donne la pose de l’insecte selon chaque mouvement ou du pétale dans son évolution. Là, on sent que l’art de Hau Lao s’exprime pleinement ; comme faisaient les anciens.
Et puis on s’invite «Au bord du Fleuve li Jiang», on passe une soirée «Au temple du mont Lu Shan», on s’émeut devant la pivoine à l’encre ou «Le chaton en promenade au printemps» ou «La danse d’une libellule au-dessus de l’étang» ou bien on écoute, quelque part, «le chant d’une mésange dorée» ou bien on se berce à lire Wang An Shi : «Au chant du coq/les lueurs de l’aube /offrent à vos yeux/ les splendeurs de la nature/ Ne craignez pas que les nuages/altèrent ce spectacle magnifique/ Après l’effort des hauts sommets/ Le regard est plus clair/ et il va plus loin.»

JR. Geyer

Exposition de HAU LAO
Du vendredi 23 février au 7 Mars 2O12 – Vernissage le 24 février à 18h3O
A la galerie «La mosaïque» – Centre commercial Belbèze
Rue Paul Riello – 3124O ST JEAN



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