La bataille du lait

Beaucoup se souviennent encore du temps où l’on allait chercher le lait à la ferme. Muni du pot au lait rendu célèbre par La Fontaine, on attendait patiemment que la fermière, la tête calée au flan de la vache ait fini la traite pour obtenir la ration fumante et crémeuse d’un lait en provenance directe du producteur. Si l’on conçoit que l’évolution de la société ait mis un terme à cette pratique nostalgique, on peut toutefois regretter la tournure prise par cette production et le triste spectacle qu’elle procure. Dans la ferme d’aujourd’hui, la main de la fermière est remplacée par des robots électriques qui envoient directement le lait dans des cuves vidées à intervalles réguliers par les industriels du lait. Tout cela est censé être plus propre, plus rapide et donc in fine plus rentable. L’ensemble est orchestré désormais par la toute puissante Commission Européenne qui fixe les règles auxquelles les agriculteurs doivent impérativement se conformer. Il faut donc pour satisfaire à ladite commission s’équiper et donc investir. Le Crédit Agricole, la banque que l’on trouve dans toutes les villes est là pour aider sans toutefois oublier de prendre hypothèque sur la ferme au cas où, on ne sait jamais. Et voilà nos braves éleveurs pieds et poings liés à une inconnue de taille, le prix de leur production qu’ils ne peuvent pas eux-mêmes fixer. Car ce sont les intermédiaires, coopérative et autres industriels de la transformation, qui dès lors qu’ils ont les stocks, vont eux-mêmes en définir le prix ; lequel aura été multiplié par trois ou quatre en bout de chaîne. Les Etats au nom du libre marché interviennent d’autant moins qu’ils ont pris au passage la TVA nécessaire à leur équilibre budgétaire.

« Gros Jean comme devant »

Et voilà comment l’on assiste au spectacle d’hommes et de femmes désemparés qui préfèrent épandre leur lait sur des champs devenus blancs, avec comme seule perspective la faillite, la saisie de leurs biens quand ce n’est pas le suicide. Quand l’on voit de l’autre côté de la planète, des enfants dénutris qui meurent par milliers, l’on se demande ce que font les hommes à qui l’on a confié la marche du monde et qui sont aveugles au point de ne pas voir cette tension qui monte et qui un jour ou l’autre, ne manquera pas d’exploser si rien n’est fait pour y mettre bon ordre. Il est pourtant des domaines où la concurrence ne doit pas avoir de sens. Il y a d’un côté les besoins que les méthodes modernes d’investigation sont capables de mesurer de façon très précise. De l’autre, il y a une production que l’on doit contenir pour que chacun y trouve son compte et satisfasse au besoin. Que l’Europe s’occupe de cette régulation et les choses rentreront dans l’ordre. Avant la guerre, 50 % de la population française vivaient de l’agriculture. Aujourd’hui moins de 4 % en vivent et pour beaucoup en vivent mal. Prenons garde : l’essentiel pour un pays est de nourrir ses ressortissants. Perdre notre agriculture pour la confier à d’autres est bien trop dangereux. Aidons nos agriculteurs à résister, il en va de notre avenir, sans quoi comme Perrette nous serons «gros Jean comme devant».
 

 Francis Manaud


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