Le devoir de mémoire

Francis Manaud

Le 17 octobre dernier, le président de la république a tenu à rappeler les événements sanglants qui ont opposé en 1961 les forces de l’ordre aux musulmans algériens de Paris et de sa région. En procédant ainsi le président se trouve dans la continuité des hommes politiques qui ont tendance à revenir sur des moments troubles de notre histoire, moments qui ont opposé une partie de la population à l’autre et provoqué ainsi de graves blessures dont la cicatrisation a bien du mal à se faire. En revenant sur des événements du passé, on est immanquablement amené à porter tel ou tel jugement sur les protagonistes sans être pénétré du sentiment et de l’atmosphère du moment. En évoquant cette soirée du 17 octobre et la controverse au sujet des morts qui s’en est suivie, le danger est de faire une transposition sur la situation actuelle des musulmans dans notre république, situation dont certains se servent pour faire s’affronter les communautés. C’est d’ailleurs précisément ce qui s’est passé à l’époque, quand le FLN essayait par tous les moyens d’enflammer leurs compatriotes algériens pour tenter d’exporter en France la guerre qui sévissait en Algérie. On n’oblige pas impunément plus de vingt mille personnes à descendre dans la rue même sous le couvert de rassemblement pacifique sans penser que la peur des services de l’ordre pourrait déboucher sur un nombre de morts significatif.

 

Vivons nos différences pour en faire notre force

 

Il ne faut pas oublier que la société de cette époque n’est fondamentalement pas la même que celle de nos jours qui accepte volontiers les interdits, voire qui les provoque en sachant que dans toutes les circonstances la raison sera la plus forte. En 1961 la peine de mort est toujours d’actualité et l’on n’a pas pour habitude de discuter et encore moins d’enfreindre les ordres qui sont donnés par l’autorité de l’Etat, en l’occurrence celle du préfet. Revenir sur ces événements est non seulement dangereux mais c’est aussi une faute qui remet en lumière tout ce qui s’est passé dans des périodes troublées au cours de laquelle les citoyens étaient confrontés à des situations qui n’étaient pas faciles à maîtriser principalement lorsque l’on avait un fusil dans le dos. Plus largement alors que la paix semble revenue durablement en Europe on se plaît à reparler du massacre Arménien, de la guerre serbo-croate et des souffrances endurées par les peuples des Balkans tandis que chaque mois de juin on se rappelle le massacre d’Oradour sur Glane. Comment peut-on enfouir à jamais tous ces moments de l’histoire qui ont laissé tant de blessures qu’il sera impossible à ceux qui en ont souffert d’oublier ? A quoi sert de les rappeler au risque de voir resurgir des fantômes auxquels l’Europe qui naît veut cesser de croire. Cette Europe que l’on voudrait coûte que coûte fédérale sera toujours écartelée par des souvenirs qui viendront hanter les tentatives de rapprochement. Alors vivons nos différences pour en faire notre force. Le souvenir des morts ne doit pas freiner l’enthousiasme des vivants.

 

Francis Manaud



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