Le 22 à Asnières

Francis Manaud

Qu’il est loin le sketch de Fernand Raynaud qui avait fait du 22 à Asnières la joie de ceux qui mettaient des heures à obtenir un correspondant en France. Qu’il est loin le temps où l’on moulinait son téléphone pour qu’une aimable standardiste vous branche vers votre destinataire dont la sonnerie émettait un son de crécelle à faire grincer les dents. Si loin et pourtant si proche que les progrès obtenus dans ce domaine ne peuvent que provoquer notre émerveillement. Désormais les fils ont abandonné les téléphones qui ne fonctionnent pour la plupart que par les ondes émises par ces minuscules boîtiers qui occupent nos poches ou nos sacs. S’il existe encore quelques téléphones fixes dans les habitations, les traditionnels taxiphones de nos rues disparaissent les uns après les autres et les fameuses cabines rouges du Royaume-Uni sont hélas reléguées au rang de matériels de musée. Nous voilà donc équipés de ces appareils qui ne nous quittent plus et dont les performances sont de plus en plus étonnantes et multiples. Désormais on voit fleurir ces boîtiers un peu partout. Ils sont reliés aux oreilles des adolescents qui écoutent leurs musiques préférées en oubliant parfois qu’ils traversent une rue sans entendre les dangers qui les menacent. Qu’il y ait un événement à saisir et le téléphone se transforme en un clin d’œil en appareil photo pour immortaliser l’instant parfois si important.

 

Fantômes du passé

 

Et que dire des fameux sms envoyés parfois par centaines dans une même journée par des jongleurs du clavier qui quelquefois deviennent victimes de nouvelles pathologies du pouce à un point tel qu’il faut les opérer. Et cette démesure se transmet bien sûr dans l’orthographe qui n’a plus de français qu’un lointain souvenir, tant la phonétique règne en maîtresse pour mettre définitivement à mal toutes les leçons de grammaire. La vitesse dans ce domaine règne comme dans chaque instant de la vie quotidienne si bien qu’aller à l’essentiel devient un impératif majeur au détriment d’une réflexion qui n’a plus lieu d’être. Mais le phénomène de loin le plus fort est sans nul doute celui qui anime désormais les repas de famille. Chacun autour de la table au-delà de la fourchette et du couteau, sort son téléphone portable pour partir dans un monde isolé qui consiste à traquer sur internet tous les sujets qui sont évoqués et qui d’une façon ou d’une autre ne trouvent pas de réponse. Car la réponse, elle est là dans ce petit boîtier qui concentre toutes les connaissances du monde et sans lequel on n’est plus rien. Les conversations s’en trouvent tronquées, hachées de considérations sur telle ou telle performance d’un appareil par rapport à un autre avec une surenchère sur un commerce que la crise est loin de connaître. Et personne ne se rend compte de cette accoutumance qui peu à peu s’empare des esprits à un point tel que ne plus avoir son téléphone qui sonne à brûle-pourpoint, devient un handicap majeur. Alors prenons garde car qu’il advienne qu’un événement important nous en prive et nous serons si désemparés que nous chercherons en vain à nous raccrocher à des fantômes du passé. Les lettres à la poste, peut-être ?

 

Francis Manaud



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