La Culture pour l’Homme*

Que serions-nous sans notre Culture ?
Que serions-nous sans cet héritage à défendre ?
Qui serions-nous si nous n’avions pas pour ambition de la transmettre à notre descendance ?

Ce sont les questions que nous pose ce 21ème siècle, sans pour autant qu’il soit obligatoirement religieux comme le promettait un certain André Malraux. On le sait, l’Homme occupe une place particulière dans la Nature ; qui n’est pas la même que celle qui est dévolue à l’animal. Même si, comme nous le rappellerait Aristote : «dans une représentation finaliste de la Nature, il n’y a pas de coupure brutale tracée entre justement l’Homme et la Nature. Tout simplement car la finalité qui régit globalement la Nature s’applique aussi à l’humain». En fait, s’il y a une nature propre avec des éléments tels que la Terre, le Feu ou l’Eau, une nature de l’animal, il y a aussi une nature propre à l’Homme qui est caractérisée, dit-on, par la raison ;

même si le quotidien aurait tendance à nous démontrer que la raison n’est pas toujours la valeur première à définir, l’Homme, tout au moins pour ceux qui ont la lourde tâche de nous montrer, pardon de nous imposer le chemin, nous imposer le quotidien. Sauf à brandir pour satisfaire à toutes leurs dérives la fameuse “raison d’Etat…“.
Alors, comme toute nature, la nature de l’Homme va connaître un développement qui lui est propre, d’un état potentiel, que l’on pourrait définir comme la puissance, à un état qui s’inscrit dans le temps et que l’on définit comme l’accomplissement de l’Etre… Mais n’est pas philosophe qui veut, pas facile alors de s’imposer la sagesse, quand tout ce qui nous entoure d’injustices pourrait justement susciter la haine de l’autre, la haine du pouvoir en place…
Pourtant, si dans la Nature, pour l’animal il y a le règne sans partage du mécanisme, pour l’Homme devrait se développer, on l’espère, le royaume de la pensée ? Même si l’actualité nous montre toujours plus et sans discernement que c’est la force qui aurait tendance à faire loi… A-t-on raison d’abdiquer, de laisser faire ?

 

La Nature d’un côté, la Culture de l’autre ?

Sauf que tout n’est pas aussi simple, heureusement. Car du coup, cela pousserait à l’idée qu’il puisse y avoir une “nature humaine”, comme il y a une “nature végétale” ou une “nature animale”. Ce qui pourrait nous entrainer à passer à côté de l’essentiel, l’Homme dans sa nature propre. Car comme l’explique Jean-Paul Sartre «l’Homme n’est pas comme un objet utilitaire ou une moisissure. Seule sa pensée prescrit ce qu’il peut être». Non, l’Homme n’est pas “naturel”.
Ainsi et même s’il est facile de l’oublier voire de le nier, l’Homme a en charge, à travers sa propre culture, de former une humanité que la nature ne peut pas former pour lui. D’où l’importance du rôle primordial de l’éducation, de la transmission du savoir, mais aussi des valeurs de respect comme de partage… Dans la manière d’appréhender l’autre, d’apprendre à le connaître, de le voir, de le respecter… De ne plus avoir peur de l’autre, sans qui, il faut nous en convaincre, nous ne sommes rien, car il est notre propre miroir…
Même si, contre vents et marées, le philosophe nous ramènera toujours et avec juste raison à cette question quasi existentielle de savoir en quel sens ou en quel moment pourrait-on dire que l’être humain est justement un être de culture ? Et à voir l’actualité la plus récente et quelque soit le lieu sur Terre, France compris, on pourrait se demander si l’apprentissage de la culture n’aurait surtout pas révélé la barbarie qui pourrait sommeiller en chacun de nous.

 

Quelle définition pour la Culture ?

La Culture, selon l’ethnologie, est l’ensemble des productions signifiantes d’une société humaine organisée. Ce qui impliquerait qu’elle prenne en compte le langage, les mœurs, les traditions, mais aussi la politesse, la manière de vivre et de se comporter. Et par-dessus tout, de concevoir la relation avec l’autre, telle qu’elle devrait être définie dans une société où l’Homme serait la principale préoccupation, la principale raison d’être.
Sauf que nous vivons dans notre Culture où ce que nous croyons qu’elle est. Nous y sommes habitués, comme le poisson dans l’eau et il nous paraît de ce fait tout à fait normal qu’elle soit naturelle. Notre conditionnement social nous porte à penser que tout ce qui est normal, selon notre Culture, est aussi naturel, donc universel et inscrit justement dans la nature.
De fait, le langage articulé, la sociabilité, la connaissance réflexive de soi, jusqu’à la station debout… seraient-ils des dons de la nature ou le résultat de la volonté de l’Homme de sortir justement de la nature dite sauvage ?  Ainsi, il est reconnu que les éléments de l’éducation doivent être acquis très tôt, quasi dès la naissance pour ne pas dire avant… Il est même très difficile d’apprendre plus tard, sans être fragilisé à vie. Les caractéristiques de l’humain ne sont pas innées comme les instincts seraient innés chez l’animal.
La Nature, c’est le pouvoir du corps tels ceux qui permettent de bouger les mains de se tenir quasi debout, de marcher, de courir. De ressentir des besoins fondamentaux comme la faim, la soif, le sommeil et même la sexualité. Tout ce qui est finalement lié à l’évolution biologique… La Culture, c’est l’esprit, ce qui est acquis, par transmission.

  
 

 
La Culture inventerait l’Homme ?

Si, à en croire Jean-Paul Sartre, on admettait que l’Homme soit une sorte de pâte d’argile que la société pétrirait pour la rendre conforme à sa norme, à un modèle bien défini de l’humain. Un stéréotype qu’elle poserait comme étant l’individu normal.
Certes en apprenant le langage, l’enfant va développer son aptitude à penser et il pensera dans les termes en usage dans la société dans laquelle il a été élevé, dans laquelle il a grandi. Il apprendra des coutumes, des traditions, le cérémonial de la vie, des règles de politesse, les usages qui prévalent dans les mœurs, les normes esthétiques en vigueur dans le monde dans lequel il vit. L’instruction, qu’elle soit passive, imitative, ou active et créative, jouera un rôle considérable dans son développement. Elle lui donnera les éléments qui feront de lui un membre à part entière de la société. Une bonne instruction, avancent certains spécialistes, c’est l’assurance d’obtenir au bout du compte un individu bien adapté socialement, un citoyen modèle, respectueux des lois, de sa culture, de ses traditions. Mais que devient alors toute la diversité de fait inscrite dans l’humain et dans une culture donnée ? Pourquoi les Hommes seraient-ils si différents les uns des autres ? S’il est louable que dans une démocratie notre aspiration soit de faire en sorte que les individus puissent être égaux en droit et qu’ils puissent recevoir la même éducation, la diversité reste cependant un fait incontournable.
Même en recevant une éducation identique, nous restons très différents et pas égaux. Nous ne naissons pas avec les mêmes aptitudes, les mêmes talents, car nous naissons et c’est heureux, déjà différents les uns des autres. Comme le dit François Jacob, croire que tout est «affaire de culture, de société, d’apprentissage, de conditionnement, de renforcement et de mode de production», c’est ignorer «toute diversité, toute différence d’ordre héréditaire dans les aptitudes et les talents des individus». Il est louable de poser l’égalité en droit des hommes, notamment devant l’éducation, mais il existe une diversité de fait. Chacun porte au moins en lui le bagage de son hérédité et il serait simpliste de croire que tout est affaire d’éducation.

 

Redéfinir l’Homme ?

Pour moi l’Homme, contrairement à l’animal, n’est pas programmé pour agir, il est plutôt programmé pour apprendre.
L’animal, dès la naissance possède tout un bagage d’instincts qui commandent ses actes : fuir devant un bruit, se cacher, chercher la nourriture etc. L’Homme, lui, dispose de moins de ressources instinctuelles, mais il a un immense avantage : il peut apprendre toujours plus, il peut apprendre sans limite. Et tout ce qu’il apprend le forme et le fait devenir ce qu’il est. L’enfant n’est pas à la naissance une sorte de bande magnétique vide sur laquelle il suffirait d’enregistrer un conditionnement. Il porte en lui une configuration individuelle, à la fois psychique et biologique. L’expérience qu’il acquiert vient se conjuguer avec son passé, son gène héréditaire et ainsi former sa culture. Aussi loin que nous cherchions autour de nous, nous ne trouverons jamais “d’Homme naturel”, mais des formes de cultures dans lesquelles des hommes apprennent le modèle d’humanité qui est le leur. Cela n’est pas un hasard si “humaniser” est un verbe que l’on conjugue au pluriel.
Cela n’est pas un hasard si l’Histoire nous a fait prendre conscience de cette diversité culturelle que très récemment. Ceux que l’on nomme soi-disant des “primitifs”, par opposition à nous autres soi-disant “civilisés”, ne sont pas moins que nous, à l’étage de la culture. Ils ne sont pas plus près de la Nature. Ils ont seulement développé un modèle de culture qui est différent du nôtre. Comme tous les êtres humains, ils vivent sur le plan de la culture. De leur culture.
C’est la leçon que délivre l’ethnologie contemporaine, notamment l’anthropologie structurale développée par Claude Lévi-Strauss. Ainsi, il nous dit «qu’il est étonnant de remarquer à quel point nous ne parvenons pas à accepter la diversité humaine. Il nous est d’abord assez instinctif de penser que ce qui est normal pour nous doit aussi l’être pour tout être humain. Nous croyons que nos normes culturelles valent universellement. Nous pensons que ce qui est normal selon nous doit aussi être naturel. Aussi, celui qui est différent par sa culture est non seulement perçu comme étranger, mais surtout comme un barbare.» Pour nous serait étranger celui qui est autre par rapport à nous, celui dont la culture est différente.

 

Une inégalité naturelle ?

Dans le “Discours sur l’Origine de l’Inégalité parmi les Hommes”, Jean-Jacques Rousseau analyse le passage de la nature à la culture, comme l’apparition de règles sociales et démontre qu’au fond l’Homme n’est devenu humain que lorsqu’il est entré en société. Pour lui, la nature humaine envelopperait «la perfectibilité, le sens de la conservation de soi, le libre-arbitre, l’usage de la pensée et même la pitié». On le sait tous, l’Homme naturel est par essence solitaire, oisif, indépendant. Il ne perçoit que ce dont il a besoin. Il n’a pas conscience d’être un homme, ni d’appartenir vraiment à un groupe social. Le langage, la famille, le développement de la raison, la société et ses institutions, le travail, la propriété, la morale, etc : tout cela n’est pas naturel et n’a pu apparaître que dans une société bien plus appauvrie. Aujourd’hui, l’homme originel s’évanouissant par degré, la société n’offrirait plus aux yeux du sage qu’un assemblage d’hommes artificiels et de passions factices.
Au final, dans la société occidentale, l’Homme ne pourrait être qu’artifice, car il aura perdu la spontanéité et la franchise de l’Homme naturel. Aura appris à dissimuler, à être faux et inconsistant. La bonté naturelle qui est présente en l’Homme, est travestie sous un masque de prudence et de dissimulation. L’Homme a appris en société à paraître. Parce qu’en société, chacun se juge dans l’opinion des autres, chacun veut se donner une image flatteuse de lui-même. Paraître devient plus important qu’être. L’Homme social, se jugeant par rapport aux autres, fait naître l’envie, multiplie artificiellement le désir au-delà de la capacité de le satisfaire. L’analyse de Rousseau est critique : «notre culture déguise nos mensonges, notre hypocrisie, elle masque l’absence d’authenticité de l’homme social».
L’entrée dans la société aurait pu être une bénédiction si elle ne faisait pas souvent tomber l’Homme en dessous du niveau dont il est parti. L’Homme doit revenir au cœur de nos préoccupations et surtout ne jamais oublier que nous ne sommes rien sans les autres.

André Gérôme Gallego
Directeur de la publication
andreg@aol.com

*Extrait d’une conférence donnée à Paris en 2007


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