JT 252 – A qui profite le silence ?

A qui profite le silence ?

A son procès, Maurice Papon, prenant conscience que personne n’irait chercher vraiment la vérité ; vérité qui aurait engagé l’Etat Français à plus d’un titre et sur plus d’une affaire, décida de pousser cet avantage en déclarant le 10 février 1998 : “S’il y a une raison d’Etat, il ne reste plus qu’à réveiller les mânes de Voltaire et de Zola”. Se référant avec audace à deux affaires célèbres où la justice avait été bafouée pour raison d’Etat. Dans les deux cas la Magistrature avait cédé aux pressions du fanatisme religieux ou politique, et renoncé à faire prévaloir le droit. Le temps passant, ces affaires furent les ferments de l’évolution de la société. Voltaire, en défendant Calas, jeta les bases de la déclaration les «Droits de l’Homme», et les efforts d’Émile Zola pour défendre Dreyfus stigmatisèrent les ravages de l’antisémitisme.
En avril 1998, Maurice Papon, âgé de 88 ans, est condamné à la réclusion criminelle par un tribunal français pour avoir organisé, durant le régime de Vichy et en tant que secrétaire général de la préfecture de la Gironde, la déportation de 1690 Juifs. Le procès s’il a duré deux ans, n’a pourtant pas permis d’ouvrir des archives qui auraient donné l’opportunité de mieux mesurer le rôle zélé de fonctionnaires français auprès de l’occupant ; soulevait les raisons d’une omerta d’après guerre, où se mêlait, à la Libération, la volonté pour les autorités françaises, dont le général De Gaulle, de tourner la page. De ne pas engager une chasse aux sorcières qui aurait décimé toute une fonction publique. Avec pour principale excuse de contrer une administration américaine qui aurait voulu pousser l’avantage jusqu’à diriger notre pays.

Papon, l’homme des basses besognes ?

Et puis surtout les Français se sentaient peu concernés par le sort de milliers de Juifs, jugé alors comme secondaire, il faut savoir le reconnaître. Un procès Papon qui va mettre aussi l’accent sur des faits historiques d’une époque ultérieure et qui étaient restés jusqu’à cette date, en grande partie occultés. Pour ne pas dire enterrés, selon la volonté de l’élite politique française qui l’aurait espéré à tout jamais.

Papon l’homme des basses besognes, qui sera récompensé de son dévouement toute une vie durant ? On peut le penser. Car jusqu’en 1981, il aura occupé de hautes fonctions politiques voire jusqu’au ministre des Finances de Valérie Giscard d’Estaing.

La carrière politique de Papon a débuté en 1929, en adhérant, à l’âge de 19 ans, à la Ligue d’action universitaire républicaine et socialiste, organisation des jeunesses radicales-socialistes. Durant les années 1930, il sera un haut fonctionnaire dans différents gouvernements, dont le Front populaire, qui le mènera, sans états d’âme, au service du régime de Vichy. En juin 1944, et alors que les Alliés débarquent en France, comme beaucoup, il se procure en temps utile un alibi de «résistant». C’est ainsi qu’il va s’assurer la poursuite de sa carrière dans la France d’après-guerre.

En 1956, Guy Mollet, alors premier ministre socialiste, lui confie le poste d’inspecteur général de l’administration à Constantine en Algérie. Deux ans plus tard, le ministre de l’Intérieur radical-socialiste Bourgès-Maunoury le nomme préfet de police à Paris.

Son activité à Constantine, le maintien de l’ordre durant la guerre d’Algérie, montre ce dont le fonctionnaire de Vichy est capable.

L’enlèvement de Mehdi Ben Barka

Et contrairement au général de la Bollardière qui démissionnera de son poste en 1957 pour protester contre les exactions commises en Algérie, Maurice Papon se distinguera en les encourageant sans états d’âme. C’est de cette époque que date sa promotion d’officier de la Légion d’honneur; sa première décoration remontant à 1948.

En 1958, la France se trouve au seuil de la guerre civile, pour maîtriser la situation, le gouvernement radical-socialiste fait alors appel au général de Gaulle. Ce dernier pendant qu’il essaiera de trouver une solution négociée avec les Algériens et clamera le fameux «Je vous ai compris», confirmera à son poste le Préfet de police de Paris, Maurice Papon, avec pour mot d’ordre de «tenir Paris»,

Ainsi Papon se révèlera un employé modèle qui ne reculera devant aucune violence pour maintenir l’ordre dans la capitale. Mais ses méthodes ne sont pas acceptées de tous et c’est ainsi qu’un ancien déporté à Dachau, Edmond Michelet, alors ministre de la Justice depuis 1959, soutenu par Simone Veil, protestera publiquement contre ces méthodes. Mais sous la pression de Michel Debré, alors premier ministre gaulliste, il démissionnera dans le courant de l’été 1961. En octobre 1961 la situation s’aggrave et amène Maurice Papon à déclarer à ses policiers : «Pour un coup reçu, nous en rendrons dix». Les encourageant même à tirer les premiers : «… On vous couvrira, vous serez en état de légitime défense». En échos s’ensuivra la tragédie du 17 octobre… De Gaulle couvrira encore Maurice Papon et fera même taire tous ceux qui réclament sa tête : «La manifestation était interdite. Le préfet de police a reçu mission et avait le devoir de s’y opposer. Il a fait ce qu’il devait faire». C’est un certain, Alain Peyrefitte, alors ministre de l’Information, qui aura le contrôle de tous les bulletins d’information et veillera à ce que la radiodiffusion et la télévision étouffent toute information. On dit même qu’il sera chargé de recruter comme de renvoyer les journalistes qui ne sauront pas appliquer sa consigne. Finalement en octobre 1965, c’est l’enlèvement, en plein jour et à Paris, du dirigeant de l’opposition marocaine Mehdi Ben Barka, jeté dans une voiture et retrouvé assassiné bien plus tard ; qui forcera enfin de Gaulle à se séparer de son serviteur zélé. L’enquête démontrera l’implication de hauts fonctionnaires de police.

Amnistie, amnésie, l’homme saura passer entre les gouttes…

De 1958 à 1967, Maurice Papon aura été préfet de police sous trois premiers ministres gaullistes : Michel Debré, Georges Pompidou et Couve de Murville. Mais sa carrière est loin d’être terminée. Ainsi on le retrouve dans le secteur privé comme Président directeur général de Sud-Aviation. Il devient, en 1968, le trésorier national du parti gaulliste UDR, un poste qui, par la suite, aura des conséquences heureuses pour lui. Raymond Barre, alors premier ministre dans le gouvernement de Giscard d’Estaing lui confie en 1978 le ministère des Finances. Jean-Louis Debré, le fils de Michel Debré, devient alors son chef de cabinet. Comme c’est bizarre. C’est aussi à cette période que finalement son passé le rattrape avec, en mai 1981, entre les deux tours de l’élection présidentielle, une première enquête du Canard enchaîné qui révèle son rôle de collaborateur nazi durant les années 1940. Enfin la machine judiciaire, va pouvoir commencer son œuvre avec les plaintes en décembre 1981 de Gérard Boulanger, puis en mai 1982 de Serge Klarsfeld. La procédure d’instruction va tirer en longueur et sera même annulée pour vice de forme le 11 février 1987. Mais les familles des victimes juives de Bordeaux ne se résignent pas et une deuxième inculpation est signifiée en 1988 puis une troisième en 1992 pour crimes contre l’humanité. Enfin, en octobre 1997 le procès démarre et en avril 1998 Maurice Papon est condamné à dix ans de réclusion pour complicité de crimes contre l’humanité. Il ne sera toutefois nullement tenu compte de son rôle dans l’après-guerre.

Avec, pour les victimes comme pour les spécialistes l’impossibilité d’accéder aux Archives nationales, soumises à la législation la plus restrictive d’Europe, avec une loi de 1979 qui stipule que ces documents soient couverts pendant des délais allant de 30 ans, parfois 60 ou même 100 ans. Des documents qui auraient pu justement faire la lumière sur bon nombre de contradictions. En passant sur le nombre de victimes juives, mais aussi algériennes et autres ; en révélant, les instigateurs et les réseaux les plus divers qui aujourd’hui encore restent dans l’ombre. Quels intérêts ont pu avoir les gouvernements, de droite comme de gauche qui se sont succédé depuis 60 ans, de maintenir une chape de plomb sur ce passé trouble de notre pays ? Il est grand temps de répondre à toutes ces interrogations, de connaître la vérité, toujours bonne à dire.

Et aujourd’hui ?

Jusqu’en novembre 1999, Maurice Papon n’aura passé au total que trois nuits en prison durant l’ensemble des 18 ans que son rôle de collaborateur nazi aura été connu, voire jusqu’à l’ouverture de son procès à Bordeaux en octobre 1997. Où il était apparu au banc des accusés avec, à la boutonnière, sa fameuse décoration d’officier de la Légion d’honneur, pour se faire attester, disait-on, par Raymond Barre de sa loyauté tout en jouissant de privilèges exceptionnels. Ce qui allait se révéler rapidement, car en effet, en raison de son grand âge et de son état de santé dit précaire, il lui a été possible de quitter le tribunal au bout de trois jours seulement en homme libre et en possession de son passeport. Plus, de bénéficier d’une bienveillance particulière qui va lui permettre de s’enfuir en Suisse. Enfin condamné à 10 ans de réclusion Maurice Papon n’en effectuera en fait que trois. Car il sera, un comble, le premier à bénéficier de la loi Kouchner qui s’applique aux condamnés gravement malades. Remis en liberté le 18 septembre 2002, Maurice Papon est mort avec des secrets qui auraient pu faire trembler la république, ce samedi 17 février 2007 à 16 heures…



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