J’ai grandi dans ce quartier…

Prétendu défavorisé, mais qui pour moi était le meilleur des paradis… Mes potes étaient de toutes origines et déjà en 1966, habiter 2, rue de l’Ain à Bagatelle, ça sonnait faux dans l’air toulousain. A l’époque, bon nombre d’entre nous étaient les fruits de l’exil ; “Les pieds noirs” comme ils disaient. Toutes origines, toutes religions confondues : Français, chrétiens, juifs, musulmans, Arabes, Harkis, Kabyles, mais solidaires comme jamais, aujourd’hui encore… Des gamins qui n’existaient que grâce à leurs exploits sportifs sur tous les terrains de football de la région, et même  au-delà, en devenant Champions de France Minimes contre Lyon il y a 40 ans… Imaginons l’exploit… Mais aussi, des gamins bastonnés par des spectateurs d’un village de Haute-Garonne qui n’apprécièrent pas de voir leurs protégés prendre la leçon par des “étrangers”… Oubliant de fait que les parents et grands-parents de ces gamins avaient traversé la Méditerranée pour leur porter secours lors des deux guerres mondiales… Et que sans eux, un certain Général de Gaulle ne se serait jamais assis à la table des négociations, à l’Armistice… Mais il est vrai qu’en France, on est peu passionné d’histoire et de fait, on en retient peu les leçons.

Travailleurs et durs au mal

C’étaient probablement les meilleures années de ma vie où l’insouciance se mêlait aux sentiments de liberté, de partage de valeurs, d’amitié, de solidarité, de confiance mutuelle, de respect pour autrui, mais surtout d’amour pour nos parents. Des exemples en tous domaines. Des personnages uniques, debout et libres qui ne se plaignaient jamais de rien et étaient toujours prêts à servir leur prochain. De vrais humanistes…
Ils trouvaient, malgré les contraintes et les difficultés du quotidien, le temps et la force d’être présents. Protecteurs attentifs, ils mettaient en valeur d’éducation, l’obligation de partager avec nous les deux repas de la journée. Un besoin inné de se retrouver pour parler, conseiller, s’aimer, rigoler, de veiller au devenir de tous, simplement être heureux de vivre…
Même si pourtant une partie d’eux-mêmes était ailleurs dans le pays de leur naissance, de l’autre côté de la Méditerranée, où voilà peu ils avaient tout abandonné… Oui, abandonné tout ce qu’ils avaient construit «de leurs mains et à la seule sueur de leur front», comme aimait à le répéter mon grand père… Ils n’avaient spolié personne, comme certains ignares voudraient le faire croire encore aujourd’hui. Ils ont eu seulement le tort de croire que la terre appartient à celui qui a su la rendre meilleure.
Ils étaient et sont toujours des exemples pour nous, durs au mal, travailleurs comme jamais, fiers de leur identité, fiers d’être Français aussi et surtout… Ils n’auraient pas toléré d’entendre siffler la Marseillaise et nous avions intérêt à faire silence quand elle se jouait… Aujourd’hui, ils auraient beaucoup de mal à supporter aussi que les fils et petits-fils de ceux qui les avaient chassés hier, veuillent aujourd’hui leur imposer le diktat de leur religion dans leur pays, ici en France. Tout naturellement, rue par rue, “rue du Cher, rue du Lot, rue de l’Ain…“, immeuble par immeuble, se forgeait une identité propre. Parents et enfants s’auto-protégeaient du monde extérieur. Ils savaient tout les uns des autres. Les mères au foyer avaient toujours un regard attentif sur ce qui se passait à l’extérieur : «Où sont les enfants ?», sous-entendu, ceux de l’immeuble.
Manquait-on d’huile, de pain ou de sucre ?… Nous allions le chercher chez la voisine. Nous célébrions toutes les fêtes religieuses, de quelque horizon qu’elles fussent. Tous les prétextes étaient bons pour tout partager, la vie nous souriait… De toute façon, rares étaient les jours où les potes ne venaient pas à la maison partager le goûter, les devoirs et plus…
Nous avions de faibles moyens financiers ; nos distractions étaient dans la rue ; c’était le football essentiellement, voire un peu de course à pied autour du pâté d’immeubles. Les challenges entre nous étaient constants.
Pas de terrains de football synthétiques, de murs de grimpettes, de dojos, de salles de musculation, de bibliothèques, de garderies, de crèches, de maisons de quartiers, comme aujourd’hui, seulement des rêves qui nous rendaient heureux…  

On se devait de tout gagner à la force du poignet…

Comme pour tous les gamins de notre âge, les murs, les espaces verts devenaient nos aires de jeu privilégiées. Même si le concierge venait à chaque fois nous rappeler à l’ordre, changer le carreau cassé et en imputer le coût au fautif. Il veillait à la fleur penchée, rangeait les poubelles et surtout faisait régner la propreté et l’ordre partout. Où sont-ils aujourd’hui, ces concierges, ces gardiens d’immeubles ? La course à l’économie les a éliminés. Ils étaient pourtant les garants natude l’équilibre, du respect du bien partagé et de la rigueur qui manquent tant aujourd’hui. Oui nous avions peu de moyens, pour ne pas dire aucun. Il n’y avait pas d’associations comme aujourd’hui, aux budgets colossaux et non contrôlés, pour nous offrir des études ou le mail- lot du club que chacun devait à notre époque se financer…
Et pourtant nous mettions un point d’honneur à être les meilleurs, même au niveau de nos études.
Impossible aussi d’apporter à la maison le moindre objet, à l’origine incertaine. Pas de trafics non plus, les tentations d’aujourd’hui n’existaient pas et surtout nos parents savaient séparer, le bon grain de l’ivraie, et gare aux fauteurs de troubles ; tout se réglait en “famille”. Les inconnus étaient vite repérés et ils avaient intérêt à filer doux.
Le soir, on ne traînait pas dans les rues, «pour ne pas risquer de mauvaises rencontres», disaient déjà nos parents, conscients des dangers…

Les nantis et les anéantis…

Alors aujourd’hui quand je vois des banlieues s’enflammer et des gamins tout risquer pour le jeu de la révolte, ne pas hésiter à s’éliminer à la kalachnikov, je me dis que ce pays a tout ra-té… Plus : s’il ne prend pas rapidement des mesures radicales pour se réapproprier l’espace de vie dans ces quartiers sensibles et ailleurs, il se prépare même à vivre des jours bien difficiles. Pendant trop longtemps, on a acheté la paix sociale à coups de subventions, voire en laissant quelques deals se faire en toute connaissance de cause ; de “causes à effets” inscrits obligatoirement et comme de logique dans le temps. Nos politiques prétendaient donner du temps au temps, comme il était pratique de le dire alors, en attendant soi-disant d’avoir des solutions appropriés…
Sauf qu’aujourd’hui, force est de constater que ces révoltés des banlieues, ces générations de malfrats de plus en plus jeunes sont la conséquence de nos errements passés. Et la question reste aujourd’hui la même qu’il y a 20 ans : quand allons-nous vraiment nous décider à agir ? Bien sûr, pour justifier notre manque de réponse aux attentes de ces populations, on parlera de violence gratuite injustifiée et condamnable, entraînant des dégradations de biens publics et privés. Sauf qu’aujourd’hui la violence a atteint un niveau supérieur avec des règlements de comptes et des morts parmi ces jeunes, comme des victimes innocentes chez des commerçants et des policiers. Des corps de Police eux-mêmes victimes des dérives du système, car au fond peu libres de leurs actions, d’exprimer leur savoir. Car tout simplement placés sous les ordres de politiques qui gèrent au jour le jour et suivant la tendance de l’opinion publique. Alors que si on laissait, ces femmes et ces hommes, faire tout simplement leur métiers, car ce sont eux les pros, il est certain que sur le terrain les résultats seraient plus probants… Sûr que certains joueraient un peu moins les malins.
D’autant que l’on oublie trop souvent que sous leurs uniformes, ces policiers sont des êtres humains, des parents qui risquent chaque jour leur vie dans des jeux de guérilla urbaine, bien loin de leur rôle de garants de la sécurité comme de l’unité du pays. Bon nombre, parmi eux, sont originaires de ces quartiers et en connaissent mieux que d’autres les us et coutumes. Mais qui pour les écouter ?…

Une fracture radicale

Sauf que la réalité des banlieues n’est pas bien différente des autres lieux de vie des Français modestes. Elle est la révélation exacerbée des laissés pour compte, conscients de vivre dans une économie qui ne s’embarrasse plus de créer une société à plusieurs vitesses ; où les copinages, les favoritismes et privilèges en tous genres, sont en train de développer un communautarisme social qui de fait va créer, si ce n’est déjà fait, une fracture radicale entre ceux qui ont tout à perdre et ceux qui n’ont plus rien à perdre…
Oui, dans ce si beau pays, l’injustice est constante et si vous n’êtes pas du bon côté, celui du pouvoir et de l’argent, droite/gauche confondues, vous êtes condamnés à disparaître ou à vous révolter… Il est temps de réagir et de mettre tout le monde devant ses responsabilités.  
Car demain si cette révolte des quartiers sortait de son lit d’origine, et si tous les “anéantis” de la “planète France” se donnaient la main, cela pourrait se transformer en une révolution. Et alors, qui pour l’arrêter ?
Car ici aussi, nos “Indignés” sont légion. Ici aussi ils rêvent déjà de faire de nos belles places, des places Tarhir…
Arrêtons de nous voiler la vérité.



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