Florange, une défaite économique

Francis Manaud

S’il ne s’agissait que de la perte de six ou sept cents emplois, avec le respect que l’on doit à des hommes et à des femmes qui luttent pour leur existence, on pourrait dire que c’est peu de chose par rapport à tous les emplois perdus tout au long des mois passés et par rapport à tous ceux à venir. Mais Florange, c’est aussi et surtout la perte progressive d’une industrie sidérurgique qui a fait l’une des richesses de notre pays. Est-il besoin de rappeler ce que fut la famille de Wendel et les grands maîtres de forge qui permirent à la France de produire l’acier indispensable alors, pour mener à bien une guerre dont l’un des enjeux fut ni plus ni moins la mainmise sur une Lorraine riche de son charbon et de son savoir-faire industriel ? Et plus près de nous en 1950, la création de la communauté Européenne du charbon et de l’acier (CECA) pacte de naissance de ce qui allait devenir l’Union Européenne. Mais très vite les Etats livrèrent cette puissance économique aux intérêts privés sans tenir compte du fait qu’ils appauvrissaient leur pays d’une puissance stratégique. Car en abandonnant leur droit de regard aux spéculateurs de tous poils, ils livraient au marché mondial non seulement les machines que sont les hauts fourneaux, mais aussi et ce qui est peut-être plus grave, un savoir-faire ancestral tombé désormais dans des mains étrangères capables de reproduire à moindre coût ce que des générations ont réussi à mettre au point.

 

Une coquille vide

 

On a pris l’habitude désormais d’accueillir les entreprises étrangères du style de Mittal comme des sauveurs, alors qu’elles profitent bien souvent de pénétrer le marché français pour pomper toute la substance qui leur est utile et repartir avec machines et brevets exploiter ailleurs à meilleur coût et laisser une main d’œuvre seule et désemparée. Alors lorsqu’il a été un moment envisagé de nationaliser Florange, on a tout simplement oublié que l’on n’était plus propriétaire des brevets d’exploitation et que de ce fait, le site n’était plus qu’une coquille vide. Racheter les brevets vraisemblablement à prix d’or aurait ajouté le déshonneur à l’incapacité. Car il faut bien admettre qu’en abandonnant au secteur privé l’exploitation des moyens de production, on abandonne dans le même temps un savoir-faire que l’on ne maîtrise plus. Et pourtant une coopération européenne de l’acier dans le style d’Airbus aurait permis à la fois de sauvegarder notre indépendance en la matière et de conserver la maîtrise dans des productions d’acier encore rentables comme va le faire à notre nez et à notre barbe un Mittal, dont le seul souci est de créer un monopole mondial. Sans fermer notre pays aux initiatives étrangères, il est devenu indispensable d’assortir leurs venues de garanties qui nous assurent, comme cela existe en matière d’œuvres d’art, que nous resterons in fine les maîtres du jeu. C’est à ce prix que nous sauvegarderons notre indépendance et notre savoir-faire et que la perte de Florange sera une défaite annonciatrice de progrès en matière de commerce mondial.

 

Francis Manaud

 



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