Burgaud/Biechlin : Deux boucs émissaires ?

Oui, les boucs émissaires d’une société, en plein doute, qui se contenterait de son intime conviction, pour condamner sans jugement ? Deux affaires, Outreau comme AZF, où le malaise qui a gagné aujourd’hui les témoins, comme les leaders d’opinion, quelque soit le côté de la barrière, stigmatisent toujours plus le danger de s’éloigner définitivement de la vérité.
D’autant que tout semble se jouer sur fond de passions et d’oppositions nourries par autant de shows de “téléréalité” appuyés par des images, des commentaires, des débats qui n’ont fait et ne feront qu’aggraver le contexte émotionnel de ces deux affaires.
Avec cette question ô combien récurrente, qui se pose obligatoirement : saura-t-on, un jour, la vérité ?
Comme de logique et de par leur dimension unique, il est normal qu’elles suscitent dans l’opinion publique un intérêt incontournable, une émotion collective, même. Mais sommes-nous pour autant conscients du risque majeur pris, par notre comportement, de brouiller la réflexion sur les causes, les responsabilités, les conséquences et même les résonances profondes de ces affaires sur les fondements mêmes de notre société. Les instances judiciaires, les médias, les politiques ont manqué de sang froid ? Sauf à reconnaître, aujourd’hui, que les leçons à tirer de ces dossiers dépassent largement, selon moi, le plan judiciaire. Car elles mettent en cause la société tout entière, dans ses divisions comme dans ses contradictions. Mais surtout dans son manque d’humilité à reconnaître «que l’homme est un composé de force et de faiblesse, de lumière et d’aveuglement, de petitesse et de grandeur, que de le dire ça n’est pas lui faire son procès, c’est le définir» comme le soutenait Diderot. Autant de raisons de prendre, en toutes circonstances, les précautions, les réserves d’usage pour être en accord avec sa conscience.

Tous des juges Burgaud ?

Non, ce n’est pas en allumant des bûchers et en désignant l’un d’entre nous comme bouc émissaire que nous apaiserons nos craintes et nos peurs de l’Autre comme du lendemain, que nous rendrons mieux la justice.
Dans ces dossiers, cette dernière a certes beaucoup à se reprocher, par son arrogance, son manque de communication voire d’ouverture vers l’extérieur et bien souvent son absence de lucidité qui en la conséquence disqualifieraient le Corps judiciaire dans son ensemble. Sauf que noyer la spécificité judiciaire dans la diversité sociale et le désordre moderne reviendrait à nous absoudre. Ce serait trop facile…
D’autant si, loin des idées reçues et a contrario, nous n’étions que le reflet d’une société qui justement ne saurait plus douter ? Une société qui s’est engagée dans une course à la médiatisation et qui de fait assène, avec toujours plus de vigueur, des intimes convictions formées dans l’instant. Mais vite dissipées si d’aventure elles s’avéraient contradictoires et bien loin de la vérité. Et puis, à supposer que notre société douterait, le problème est que précisément, dans Outreau comme dans AZF et bien d’autres affaires, la justice a répugné à douter. Au contraire, elle n’a pas hésité à désigner prématurément les coupables idéaux et à les jeter à la vindicte populaire.
Mais pour autant, les magistrats sont-ils seuls responsables de ces errances coupables ? Ne sommes-nous pas tous des juges Burgaud ?

Coupable facile

A titre d’exemple dans l’accident d’AZF, ceux qui, quelque soit la thèse défendue, ont pris position avant que la chose soit jugée ; avocats, policiers, journalistes, élus de tous bords, avaient-ils les éléments nécessaires pour, à peine quelques heures après le drame, sans preuve matérielle indiscutable, livrer leur intime conviction… Même le Président de la république de l’époque Jacques Chirac, son premier Ministre Lionel Jospin, le Procureur de la république, ont parlé d’entrée de jeu d’un accident à 90 %. Tous, symboliquement, ne sont-ils pas des “juges Burgaud” en puissance ? Ou plus sûrement, les victimes d’une société qui n’a plus de références, dont les comportements varient au gré des événements, des médias et surtout de l’opinion publique ?
Oui, nous sommes tous le reflet de cette société qui a peur de se regarder en face. Et ça n’est pas en brisant le miroir ou en fabriquant des boucs émissaires que nous parviendrons à résoudre cette crise de confiance en demain. Nous avons tous besoin, au contraire, de temps, de recul et de sérénité. Mais surtout de courage pour reconnaître qu’une société a finalement une justice à son image. La justice qu’elle mérite.
Alors dans l’affaire AZF, fasse que la justice soit justement rendue avec sérénité et que le verdict tant attendu satisfasse tout le monde car il reflètera la vraie vérité. Nous n’aurons plus le droit d’en douter…
Fasse aussi que Serge Biechlin ne soit pas, comme le juge Burgaud aujourd’hui, le coupable facile, désigné d’avance pour camoufler des incompétences chroniques, des intérêts supérieurs inavouables, eux…
 

André-Gérôme Gallego
Directeur de la publication
andreg@aol.com


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