J’ai mal à mon travail

Chaque jour en France une personne se suicide à cause de son travail. D’après une récente étude de la Fnath (Fédération nationale des accidentés du travail et des handicapés) 80% des Français déclarent que le nombre de salariés en souffrance a largement augmenté ces dernières années. Toulouse ne fait pas exception à la règle. Que traduisent ces chiffres accablants ? Les failles d’une sphère professionnelle, à l’origine de conséquences désastreuses. Le point sur les maux du travail au 21e siècle.

Dominique P. s’est donné la mort à son domicile le 1er avril 2008 avant son heure habituelle de départ au travail. Il avait justement rendez vous avec sa hiérarchie pour fixer ses objectifs annuels. Un an auparavant, jour pour jour, il avait pris sa fonction au poste de responsable Qualité au sein de la BUNAV (Business Unit Navigation) de l’entreprise Thales. Dominique P. reste aujourd’hui dans la région l’exemple d’une génération de salariés en souffrance. «Il subissait des pressions constantes de ses hiérarchies fonctionnelle et organisationnelle», explique Philippe Queulin délégué syndical CGT, «de plus la charge et le rythme de son travail avaient augmenté depuis le début de l’année sans qu’il ait bénéficié des moyens et des soutiens adéquats.» Dans le service auquel était affecté Dominique P. le stress est resté particulièrement élevé par rapport à l’ensemble de l’entreprise et n’a cessé d’évoluer depuis. D’ailleurs 33,4% du personnel ont déclaré un niveau de stress fort et très fort en 2010 contre 28,6% en 2009. Les causes de stress étant imputées à la charge de travail à 71% et à l’organisation du travail à 76%.

 

L’arbre qui cache la forêt ?

Midi-Pyrénées fait pourtant partie des régions les moins touchées par le suicide en général : sur la période 2007-2009, 411 décès par suicide ont été enregistrés par an. «En tenant compte de la sous-estimation de ces chiffres, le nombre réel serait d’au moins 450, dont 123 pour la Haute-Garonne», ajoute Geneviève Rocques-Darroy, responsable Régionale du Collectif UNPS Midi-Pyrénées (Union nationale pour la prévention du suicide), «ce sont les employés et les ouvriers qui sont depuis longtemps les plus exposés, et récemment, les cadres les ont rejoints, soumis à d’importantes pressions psychologiques. En première ligne ? Les secteurs de la Santé et de l’Action sociale pour les femmes, les secteurs du Transport et des Communications pour les hommes. Pendant longtemps, le travail a été considéré comme un facteur de protection : ce n’est plus le cas, en raison notamment des contraintes psychosociales de plus en plus fortes qui y règnent et du stress qui en résulte, délétère pour la santé psychique, ainsi que des méthodes de management peu respectueuses des personnes, de l’histoire et des valeurs transmises.» A Téléperformance Blagnac l’orage gronde : la semaine dernière un salarié, au service informatique depuis douze ans s’automutile le bras à l’aide d’un couteau en sortant du bureau de la direction. Depuis deux mois des alertes avaient été déposées au CHSCT, ce qui avait poussé la direction à le rencontrer ce 22 octobre. A la clef ? Un rendez-vous de «recadrage parsemé d’insultes et d’humiliations», explique Mame Malik Diop, délégué du personnel. «On lui reproche d’être trop souvent en arrêt maladie à cause de ses enfants et d’être syndiqué». Ses collègues assistent atterrés à ce violent appel au secours.

«Il faut dénoncer l’humiliation publique»

«L’entreprise va mal, on abuse du management par la pression, l’entreprise ne recrute plus et les appels augmentent, résultat ? Un taux d’absentéisme de 19,63%.» Un indicateur fort de la souffrance au travail. «Au quotidien, un superviseur fait sa ronde, il faut demander le droit d’aller aux toilettes et surtout réussir à l’obtenir, ce qui reste exceptionnel ! On entend des paroles discriminantes vis-à-vis des handicapés, et un rabaissement général : «Vous êtes des vauriens».» Cette affaire aurait permis aux salariés de Téléperformance de se réapproprier la parole, aujourd’hui ils ne cachent plus rien des méthodes douteuses utilisée dans l’entreprise. «Depuis deux ans j’ai assisté à cinq tentatives de défenestration… poursuit Mame Diop. Il faut dénoncer l’humiliation et la pression par l’affichage en couleurs des résultats de la production de chacun (en jaune et rouge les salariés qui sont «une catastrophe financière pour l’entreprise»). Mame Diop annonce avoir découvert que la correspondante hygiène, sécurité, prévention n’est autre que la directrice des ressources humaines, qui pilote toutes les enquêtes. «En plus, ils viennent aux réunion du CHSCT avec vigiles et huissiers.» Aujourd’hui le salarié blessé a reçu une mise à pied, mais la rébellion des salariés a contraint la direction d’annuler la procédure de licenciement et de lui proposer un bilan de compétence pour accéder à un autre service. Mais le personnel ne compte pas s’en ternir à ça : «Cette histoire doit servir d’exemple».

«Ce ne sont pas les gens qui vont mal, c’est le travail qu’il faut soigner.»

Concernant Dominique P. une enquête de la CPAM a établi le rapport entre le travail et la cause du suicide. Son geste a donc été reconnu comme un accident du travail en avril 2009, ce qui reste rare (selon la CNAM 49 cas ont été déclarés en 2008 comme ayant une cause professionnelle et 21 au cours du premier semestre 2009). Pourtant rien que dans l’enceinte des bâtiments Thales en Midi-Pyrénées : «Nous avons recensé onze cas de suicides sur les trois dernières années», déclare Philippe Queulin, «mais il y a une forme de déni de la part des directions. » Geneviève Rocques-Darroy évoque «l’omerta qui rend les chiffres approximatifs.» Et pour preuve : la modification récente du tableau des maladies professionnelles : «L’entreprise ne prend pas ses responsabilité», poursuit Philippe Queulin. «Trop souvent on pense que ce sont «les gens qui vont mal» pourtant c’est bien le travail qu’il faut soigner, ces suicides ne sont que le symptôme d’un mal profond. Je crains la catastrophe sanitaire et sociale.» Deux ans avant sa mort, Dominique P. avait pourtant crié sa détresse, déposant sur le bureau de sa direction une lettre de «démotivation».

 

Aurélie Renne



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