De l’eau dans le gaz !

Dans l’indifférence générale, presque sous le manteau, le 30 mai 2010, le Ministère de l’Écologie décidait d’octroyer trois permis d’exploration de gaz de schistes aux groupes Total, GDF-Suez et au texan Schuepbach Energy dans une zone d’environ 10 000 km² s’étendant de Montélimar (Drôme) à Montpellier (Hérault) couvrant ainsi une partie des départements de l’Hérault, de l’Aveyron, de la Lozère, de l’Ardèche et de la Drôme. Cette autorisation délivrée sans vraiment de recul pourrait dans les mois à venir s’avérer être une vraie épine dans le pied de la ministre de l’Environnement Nathalie Kosciusko-Morizet.

 
Gaz de schiste qu’es aquo ?

Le gaz de schiste se différencie du gaz conventionnel par le fait qu’il est réparti de manière diffuse dans les couches géologiques et ne peut donc être exploité de manière classique. Pour l’extraire, il est donc nécessaire de forer des puits horizontaux à partir d’un puits vertical, puis de fracturer la roche par injection d’eau sous forte pression avec du sable fin et des produits chimiques pour éviter que les fractures ne se referment. Jusqu’au début des années 2000, le coût d’extraction de ce gaz était trop important pour développer massivement l’exploitation. Mais la hausse, mondiale et continue, du prix du gaz est en train d’inverser la logique économique.

Ruée vers le gaz

Il s’agit d’un enjeu géopolitique majeur, les réserves de gaz non conventionnels étant estimées au double de celles du gaz conventionnel. C’est donc toute la question de l’indépendance énergétique des pays qui est en jeu. Ainsi, aux Etats-Unis, la proportion de gaz de schistes pourrait atteindre 25 % en 2030 permettant à ce pays d’être auto-suffisant, alors que des importations massives de gaz liquéfiés (GNL) transportés par bateau étaient envisagées. En Europe, les réserves potentielles de gaz de schistes (de 3 000 à 12 000 Milliards de m3) pourraient permettre de multiplier par 2 la durée de vie des réserves actuelles et réduire la dépendance en importation, notamment en provenance de la Russie. L’Institut Français du Pétrole (IFP) est actuellement impliqué dans le consortium GASH (avec Total GDF Suez, Repsol, ExxonMobil, etc) qui a pour mission de mieux cerner le potentiel exploitable en Europe. En France, «la géologie des différents bassins sédimentaires est plutôt favorable à leur développement, notamment dans le bassin du Sud-est, dans le triangle valence-Montpellier-Nice», estime Roland Vially, géologue à l’IFP énergies nouvelles. À en croire un document interne de Total les ­gisements du sud de la France renfermeraient 2 380 milliards de mètres cubes de gaz, soit cinquante ans de consommation nationale.

 


Les risques majeurs

Sachant que les puits s’épuisent rapidement, il faut régulièrement en forer de nouveaux. On peut ainsi en trouver tous les 200 mètres. Aux Etats-Unis, on compte plus de 500 000 puits répartis dans 31 Etats. La technique d’extraction suppose une consommation gigantesque d’eau. La technique pour ramener le gaz à la surface est nouvelle, délicate et surtout, désastreuse sur le plan environnemental. La “fracturation hydraulique horizontale”, consiste à provoquer des failles en faisant exploser des charges à environ 2 000 m de profondeur puis à envoyer un liquide à très forte pression pour libérer le gaz et le pétrole pris dans la roche compacte. Trois “ingrédients” sont nécessaires pour créer ces mini séismes : des quantités phénoménales d’eau (entre 15 000 et 20 000 m3 par puits), des produits chimiques (plus de 500) pour attaquer la roche et des micro-billes pour maintenir ouvertes les failles.

Alerte santé

Aux Etats-Unis, l’agence fédérale Environmental Protection Agency (EPA) a lancé il y a quelques mois une étude de fond. Les habitants de Pavillion (Wyoming), par exemple, ne doivent plus boire l’eau du robinet, polluée au benzène, au 2 Butoxyéthanol et à d’autres toxiques liés à une exploitation voisine de gaz de schiste. Gasland, film documentaire sorti cette année aux Etats-Unis, montre les répercussions de la fracturation hydraulique sur les riverains des puits : maladie, nappes phréatiques etc. Le docteur Wilma Subra en Louisiane a réussi à prélever des échantillons des eaux usagées. Dans ses éprouvettes, elle a énuméré plus de 596 substances chimiques dont plusieurs ont des effets dramatiques sur la santé (cancérigènes tels que l’éthylbenzène, perturbateurs endocriniens comme le diéthylène glycol). Pour chaque “frack”, deux cents allers retours de camions sont nécessaires au transport des matériaux de chantier, de l’eau, puis du gaz. De quoi transformer n’importe quelle nationale en autoroute. Sans compter les rejets de CO², NOx et autres gaz à effet de serre des raffineries, le bruit généré par le site et la transformation du paysage environnant.

 


La résistance s’organise en France

En France, les Amis de la Terre demandent fermement le respect du principe de précaution et la publication d’une étude exhaustive sur les risques sanitaires et environnementaux liés à l’exploitation de cette ressource. Mi-décembre, le député européen José Bové a demandé un gel des prospections sous le plateau du Larzac et dans les autres départements concernés. «Nous sommes concernés directement et il y a de très gros risques pour l’eau», explique l’élu vert de Sarlat Frédéric Inizan, qui a délimité la zone concernée à partir des indications du permis officiel. «Il y a une superficie totale de 5 710 km² sur les départements de l’Aveyron, du Lot, du Tarn, du Tarn-et-Garonne et de la Dordogne. La Région Aquitaine étant concernée, ses élus verts sont montés au créneau». Une démarche évidente pour les écologistes : «Nous sommes clairement pour les énergies renouvelables, pas pour développer encore les énergies fossiles», explique la conseillère bergeracoise Bérénice Vincent. Une question a été posée au président PS Alain Rousset : «On lui a aussi demandé de faire remonter cette question à l’Association des Régions de France pour demander un moratoire national.» L’affaire fait aussi tousser du côté de la majorité présidentielle. Jérôme Peyrat, maire UMP de La Roque-Gageac, située dans la zone concernée, est aussi conseiller spécial de la ministre de l’Écologie Nathalie Kosciusko-Morizet : «Elle a demandé la suspension des premiers forages et un moratoire. C’est normal que des gens s’alarment, c’est un sujet sur lequel il faut être très prudent. On ne laissera pas faire n’importe quoi» déclare t-il.

Avis d’écologiste

Inlassablement, nous continuons à dérouler les logiques de business de nos multinationales  au détriment de l’intérêt des populations, de leur santé, de leur avenir. Imaginons dans un pays où la moindre éolienne provoque des levées de boucliers, des régions entières avec des forages tous les 200 mètres, des millions de m3 d’eau pompés sur la nappe phréatique alors que nous montrons du doigt nos agriculteurs et leur irrigation, qui peut croire à une telle folie ? Aux USA, la mixture chimique injectée dans la roche est secrète et les industriels sur fond de procès avec les autorités (IFED) refusent d’en communiquer la composition. De quoi nous rassurer sur son caractère inoffensif. Alors que nous savons que l’eau est un enjeu majeur pour les décennies à venir, prendre le risque de polluer les nappes profondes serait criminel. Alors indignons-nous et profitons des élections cantonales pour demander aux candidats de prendre clairement position sur le sujet.



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