Au fil de l’eau sans voile ni vapeur

Une étrange embarcation vogue sur les flots toulousains depuis quelques jours. Casquette vissée sur la tête et tous sens en alerte, Jean Alain Sarrado tient la barre et mène sa péniche sur le Canal du Midi… en silence. Car son embarcation n’est pas commune : première péniche à fonctionner à l’énergie solaire dans la ville rose, elle nous en bouche un coin !

De loin elle ressemble à ses acolytes à moteur : avec ses 15 mètres de long et ses 4 mètres de large elle passe tout juste à travers les 64 écluses du Canal du midi. Ses 2,6 mètres de haut exigent par contre une dextérité à toute épreuve pour franchir les quelques ponts étranglant la voie d’eau. A bord, inutile de chercher la tonitruante salle des machines. A la place : un local technique, 25 panneaux photovoltaïques recouvrant 12,5 m2 de toit et des cales renfermant quelques tonnes de batteries. Aujourd’hui amarrée aux ponts jumeaux, son port d’attache, le pari est réussi : Gladys c’est zéro pollution, le silence et le Grand sud… Que les sceptiques se rassurent : un petit groupe électrogène a trouvé place dans l’habitacle en cas de météo capricieuse empêchant l’embarcation de naviguer par la seule énergie solaire, au-delà des cinq jours d’autonomie sans soleil. Par ciel découvert, la motorisation électrique alimentée par un générateur photovoltaïque embarqué assure une navigation économe et muette. Et quelle surprise de glisser sur l’eau en silence ! Alors qu’en face la mécanique tonitrue et vibre de toute part, crachant de tristes arabesques irisées dans l’eau du canal, la péniche à pleine vitesse côtoie la faune aquatique sans encombre : «Il nous faudra d’ailleurs trouver un système pour que les canards se rangent, car il n’y a plus de bruit de moteur pour les effrayer…» explique la compagne de Jean Alain.

La péniche verte de la ville rose

L’embarcation bat des records de propreté. Et marier tourisme fluvial, habitat écologique et transport, n’a pas été une mince affaire. Pourtant ce ménage à trois promet de belles années… Cette première réponse aux problématiques liant la navigation au développement durable est aussi et surtout le fruit des recherches d’un doux rêveur… Jean Alain Sarrado, 63 ans, ancien cadre de la mairie, est à la retraite depuis le 29 mars 2011, jour de la sainte Gladys. «J’ai passé 45 ans à courir comme un lapin, aujourd’hui j’ai envie de me la couler douce sur l’eau douce…» Cet aficionado du pilotage en tout genre, traque la bonne affaire depuis 6 ans,  écumant les salons de péniches, pénichettes, bateaux etc… Une quête qui a mené le couple jusqu’à Besançon pour découvrir des occasions finalement hors de portée. «Cette recherche nous a fait relier les quatre coins de la France : pour finir dans le Finistère à Quimperlé où nous tombons face à un grand gaillard aux cheveux hirsutes.» Claude Philippe, architecte naval, mène sa petite entreprise familiale en Bretagne. «Je lui ai dit que je voulais quelque chose qui ressemble à un Narrow boat, ces anciennes péniches anglaises. Alors il m’a montré des prototypes. Puis  j’ai fait des dessins de l‘aménagement intérieur en positionnant le séjour devant et non derrière, on a fini par s’entendre sur un modèle.» Les Narrow boats étaient des péniches de plaisance, absolument pas faites pour le commerce, car très légères et apportant un maximum d’habitabilité à l’intérieur, par rapport à une largeur limitée. Ils sont caractérisés par l’absence de ponts latéraux permettant de passer de l’avant à l’arrière par l’extérieur. C’est alors parti pour plusieurs mois de chantier entre Toulouse et Quimperlé. A mi parcours, quand Jean Alain constate que le bateau rentre largement sans le budget associé, il décide de mettre les bouchées doubles et de le transformer en petit bijou d’éco-tourisme. «On a adapté les concepts de développement durable à une embarcation, je voulais aussi que cela soit 100% français, c’est ma manière à moi de donner un coup de pouce à ceux qui paient ma retraite !» Les panneaux solaires sont dernier cri, «on peut marcher dessus et ils sont inviolables. Sans parler de leur puissance…» Un groupe électrogène a été installé au cas où mais à en écouter les dires du marin d’eau douce : «il faudra le faire tourner de temps en temps car vu comme c’est parti il risque de rouiller !» Le côté écolo c’était un défi, c’est devenu une fierté et le symbole d’une petite revanche personnelle : «Je vois tellement de gens qui se plaignent de l’état du canal tout en jetant nonchalamment leurs mégots par-dessus bord…»

Un modèle unique

Pour l’heure, «Gladys» reste l’oasis flottant de Jean-Alain Sarrado. Le modèle sera-t-il en vente au grand public ? Son coût actuel est plutôt rédhibitoire : au total 170 000 €, soit 70 000 € de plus qu’une péniche standard, à propulsion diesel et rejetant ses eaux usées dans le canal. «On a des contacts pour le même modèle mais le surcout de 30% effraie : l’écologie, le made in France et la qualité des matériaux ont aussi leur prix, et pour ce modèle on a fait du sur mesure. Il faudrait une standardisation, mais cela prendrait plusieurs années et impose de se lancer dans l’industrialisation, ce qui ne nous intéresse pas forcément», annonce Claude Philippe. Qui souligne qu’«il va y avoir des débouchés dans la navigation écolo, mais c’est encore un peu timide, cela concerne une niche de personnes sassez réduite». Pour Jean Alain, l’architecte a personnalisé sa gamme Lady Morgane : «mais trouver un chauffe-eau ou des panneaux solaires pour une péniche, ce n’est pas simple car la filière du bateau écolo n’existe pas», glisse Claude Philippe qui a passé un an et demi sur le projet, entre la conception et la mise à l’eau. «Ensemble, nous avons trouvé les intervenants adéquats pour compléter le projet : nous avons joué les chefs d’orchestre en quelque sorte». En terme de navigation, les spécialistes sont rares, d’ailleurs ils sont très peu en France à faire des péniches acier neuves. «Gladys est la première de la lignée. Une autre Lady Morgane ira à Paris, mais elle est diesel. Une péniche de 24 m est encore en cours de construction. Et puis un voilier pour un tour du monde.» Chez CNA on aime les projets particuliers, à l’unité, dans un budget raisonnable. À taille humaine, comme leurs chantiers. Et l’architecte naval est humble, ce qu’il oublie de préciser c’est qu’il a commencé avec Eric Tabarly. «J’ai beaucoup aimé travaillé sur Gladys : nous sommes partis des bases traditionnelles du Narrow boat, adaptées grâce à la technologie pour le rendre maniable, ce qui fait qu’il n’est pas nécessaire d’être trop expérimenté pour naviguer. Il est rustique et simple mais un poil sophistiqué dans sa conception… afin d’en faciliter l’utilisation.» Une remise au goût du jour unique qui fait déjà sensation. «Copiez moi, faites travailler Claude Philippe, je ne dépose aucun modèle ni brevet. Et venez visiter ma péniche… à condition de quitter vos chaussures !» termine Jean Alain Sarrado. La péniche à l’eau, les projets se bousculent. L’idée ? Traverser l’Europe via les canaux et relier Bordeaux à Varsovie. Et vogue l’électro solaire…

Aurélie Renne

Gladys : reine de beauté du canal toulousain

Inspirée des «Narrow boats», les bateaux typiques des canaux anglais, Gladys offre une surface habitable de 44 m2. L’intérieur de la coque en acier est habillé de sapin du Jura. Ce T2 flottant comporte un coin nuit, une kitchenette, une salle de douche, un W-C écologique… Le carré tout en bois ouvre sur le pont arrière, qui fait office de terrasse. Le poste de pilotage est à l’avant, en plein air. Créée sur mesure en 15 mois, «Gladys» est une prouesse d’écologie qui concentre tout ce qui se fait de mieux actuellement pour traiter la pollution des eaux, les rejets de CO2, le tri des déchets etc. La péniche écolo dispose pour sa propulsion, d’un moteur électrique de 10kw, alimenté par un parc de batterie au gel. Ces dernières, qui alimentent aussi l’électroménager, la station de production d’eau potable et le traitement des eaux usées, sont chargées par 25 panneaux solaires. L’eau chaude est produite directement et indépendamment du reste du réseau par un système de chauffe-eau solaire. Les eaux grises rejetées par la péniche seront plus propres que celles pompées pour être traitées et utilisées. Pour les toilettes, un procédé du Finlandais Villa a été choisi : il déshydrate les matières et permet de les stocker plus de quatre mois sans nuisance avant de les mettre à la poubelle ou de les destiner aux engrais.



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